Bouleverser l’éducation

L’éducation des enfants est une source de questions sans fin, on y trouve un mélange écrasant de bonnes volontés affichées, d’idéologies diverses (religieuse, sociale, existentielle, etc.), d’utopies, d’envie de faire mieux que les autres, d’être le meilleur possible (pour soi ou son enfant), bref le sujet n’admet pas de réponse définitive.

L’éducation des enfants est une source de questions sans fin, on y trouve un mélange écrasant de bonnes volontés affichées, d’idéologies diverses (religieuse, sociale, existentielle, etc.), d’utopies, d’envie de faire mieux que les autres, d’être le meilleur possible (pour soi ou son enfant), bref le sujet n’admet pas de réponse définitive. On trouve dans ce domaine des différences culturelles qui permettent d’obtenir une vision globale du sujet, quoique grossière. Au-delà de l’aspect culturel un autre élément m’a frappé au cours de mes recherches, le lien entre l’éducation des enfants et la communauté en charge de cette dite éducation lorsque cette dernière est minoritaire, différente, en rupture du Reste. Quel lien faire entre les kibboutz israéliens1 et la Coopérative européenne Longo Maï ?2

Les kibboutz et Longo Maï ont en commun d’avoir voulu créer un modèle de fonctionnement différent de la norme majoritaire. Tous deux avec une vision laïque, libre et démocratique. Pour ce faire, il a fallu se libérer des chaînes du passé et notamment de celles de la famille – au sein de Longo Maï : « la notion de famille est très peu mise en avant, tout comme la notion de communauté. Longo Maï préfère le terme de coopérative. Ceci s’explique par la volonté d’être Laïc, alors que « famille » et « communauté » sont pour eux reliés à la religion ».3.  

Au moment de la fondation des kibboutz l’un des objectifs principaux était de libérer la femme de sa position sociale, de plus le travail qui attendait les kibboutzniks  sur leurs terres arides, dures et peu généreuses, demandait que chacun participe pleinement, de tout son temps, à la construction du rêve. L’idée était que la femme allait s’affranchir de sa position sociale à travers le travail, en construisant le kibboutz à part égale avec les hommes. La question des enfants et de leur éducation est devenue  problématique. Le système d’éducation des kibboutz répartit en tranches d’âge les enfants pour les faire vivre entre eux, avec une ou un référent (metapelet) en charge des besoins physiques. Les besoins physiques sont assurés mais les besoins affectifs et émotionnels éludés. On peut supposer que ce système n’a pas été pensé pour le bien-être des enfants mais pour répondre principalement à deux critères. Premièrement les femmes ne peuvent et ne doivent pas s’occuper seulement de leurs enfants. Deuxièmement les parents en tant qu’individus ne sont pas des êtres fiables pour dispenser une éducation propre à servir l’intérêt supérieur de la communauté, du groupe, du Nous – probablement liée à l’éducation religieuse très stricte des communautés juives européenne du début du 20ème siècle, où les attentes des parents envers les enfants étaient énormes, que les kibboutzniks ne souhaitaient pas reproduire). Le modèle éducatif du kibboutz n’est donc pas un modèle pensé à priori pour les enfants mais à posteriori pour ne pas faire éclater la communauté voulue et rêvée par les adultes. Bruno Bettelheim écrit  « Ainsi que le disait une femme du kibboutz, qui pendant plus de trente ans avait travaillé comme metapelet : N’ayons pas peur des mots, le kibboutz n’a pas été édifié pour les enfants mais pour nous rendre libre».

Les liens entre les deux initiatives communautaires (ou coopératives) sont nombreux mais celui qui m’a frappé, à l’écoute d’un podcast sur Longo Maï5, vient du témoignage d’un homme né et élevé dans les années 1970 (les débuts du mouvement) dans une des coopératives de Longo Maï. Il y raconte son enfance. Il dépeint l’éducation par groupes d’enfants de la même tranche d’âge, le peu de contact avec les membres de la famille par le sang, les adultes qui changent au fur et à mesure qu’il grandit. Mais aussi la grande liberté que leur apporte ce modèle. Les années 1970 sont pour lui des années empreintes d’idéologies puissantes où qui veut changer son mode de vie et créer le renouveau doit passer par la rupture avec les modèles existants (la famille, le couple, la sexualité et le rapport parents/enfants). Il évoque l’idée en vogue à l’époque, douloureuse à se remémorer, que les enfants qui sont trop en contact avec leurs parents en ressortent corrompus, la tendresse maternelle n’étant pas perçue favorablement. On retrouve de nombreuses similarités entre cette description et les différents récits de la vie dans les kibboutz.

Il est important de préciser ici que les choses ont bien changés depuis, que ce soit dans les kibboutz où à Longo Maï, et qu’il n’est fait ici aucun jugement de quelque nature que ce soit sur les actes ou les modèles d’éducation qui sont abordés. Ce sont des initiatives passionnantes à découvrir qui ne peuvent qu’enrichir notre réflexion.

On peut faire quelques rapprochements entre les deux initiatives que sont le kibboutz et Longo Maï, du moins sur l’éducation. On observe que l’envie de rupture avec le passé et les besoins matériels et idéologiques nécessaires à la prospérité des deux environnements ont poussé les membres de ces espaces à repenser drastiquement la relation aux enfants. De mon point de vue, conditionné par l’éducation occidentale et tout spécifiquement française que j’ai reçue, je ne peux m’empêcher de noter une forme de détachement émotionnel des parents envers leurs enfants. Les conséquences de cette attitude sont multiples, la psychologue Eliane Verret s’y est intéressée et voici l’une de ses observations : « En résumé, les kibboutzniks ont une personnalité moins riche que leurs parents. Ils sont moins imaginatifs et moins inventeurs, mais ils sont aussi moins névrosés. S’ils ne créent ni science, ni art, s’ils n’ont ni chefs, ni philosophes, ni inventeurs, ils constituent un système de communauté viable et harmonieux, où chacun dispose de conditions de développement égales et trouve l’accomplissement de la personnalité dans la collectivité ».6  Ceci est à nuancer néanmoins puisqu’elle décrit aussi des personnalités atypiques au sein du kibboutz mais qui se voient souvent mises à l’écart de la communauté. 

Cette relation aux enfants nous invite à repenser notre propre environnement, n’y a-t-il pas un équilibre à trouver entre les systèmes majoritaires existants et ces modèles minoritaires dont on voit qu’ils ont la capacité de créer une communauté solide où chacun pense en « nous » ? Existe-t-il une juste dose dans la rupture avec le passé afin d’éviter la violence qui nie l’importance des enseignements dudit passé ? Enfin n’oublions pas que l’éducation n’est pas qu’une simple idéologie mais aussi une affaire de réalité matérielle, de moyens. Se pose alors la question de la conciliation des capacités et des idées. 

Le renouveau crée de la rupture mais il doit, à mon sens, avoir aussi l’intelligence de puiser le meilleur dans le passé.

Jean Kerszberg



1définition CNRTL
https://www.cnrtl.fr/definition/kibboutz
Communauté agricole de l’État d’Israël, basée sur une identité de pensée, sur les principes de la plus stricte démocratie et de l’égalité des individus qui la composent, sur celui de la propriété collective des moyens de production et sur une vie communautaire très poussée faite d’entraide, de responsabilité et de confiance mutuelle.

2définition Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Coop%C3%A9rative_euro%C3%A9enne_Longo_Ma%C3%AF
La Coopérative européenne Longo Maï est une coopérative agricole et artisanale autogérée, internationale, d’inspiration alternative, libertaire, laïque, rurale et anticapitaliste.

3Michel BERNARD, Silence, 1995
http://humanismepur.free.fr/communautes/longo_mai.php

4Bruno Bettelheim, Les enfants du rêve, p.42, Editions Robert Laffont

5france culture, LSD La Série Documentaire, 4 expériences de retour à la nature (4/4) : Longo Maï, l’utopie dure longtemps.

6Eliane VERRET, revue française de pédagogie, psychologue, Nantes
http://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/revue-francaise-de-pedagogie/ INRP_RF016_4.pdf

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