Introduction

L’horizon n’est rien si ce n’est la porte des possibles. On s’y perd,
le regard fixe pointant au devant. La fièvre s’empare de nous et on
ramasse, façonne, empile, bâtit. On oublie. On oublie que l’horizon
est une boucle tournoyante. Qu’il nous faut charger nos mains de
tous les temps, pour respecter ce continuum qui nous tient en son
sein et qui souffre trop souvent d’être mis à plat, tel une vulgaire
feuille. Plonger les mains dans le terreau du passé c’est joindre les
deux bouts de nos existences. Éclaircir les fondations pour bâtir un
nouvel horizon.

Jean Kerszberg

Les Communs

Le courant des communs est l’un des nombreux mouvements qui proposent de sortir du cadre néolibéral de la pensée économique. Ces mouvements proposent une réflexion autour de la crise systémique que nous traversons, considérant que la crise écologique et la crise sociale sont intimements liées. Les alternatives proposées sont très diverses et, loin d’entrer en contradiction les unes avec les autres, prennent sens de par leur complémentarité. On retrouve aussi bien des mouvements issus des peuples autochtones, comme le Bien Vivir, que des sociétés industrialisées, comme la décroissance ou la démondialisation. Pêle-mêle, on peut également citer l’éco-féminisme, l’interdépendance alimentaire, les low-techs, les militants du web, etc. ou encore les communs.


LA TRAGÉDIE DES BIENS COMMUNS

Garrett Hardin, biologiste, publie La tragédie des biens communs en 1968. Il considère que les biens communs sont par nature difficiles à attribuer (une rivière par exemple) et rivaux (la pêche entraîne une diminution de la ressource et donc une rivalité). Appliquée aux biens qui sont appropriables (l’air par exemple est un bien commun, mais il n’est pas appropriable), la théorie de Hardin pointe du doigt le risque lié à la surconsommation : l’épuisement total des ressources et de leur capacité à se renouveler. Dans nos sociétés occidentales, la prise de conscience de la finitude de la ressource entraîne une privatisation égoïste et croissante de celle-ci, entraînant de facto une augmentation de la rivalité entre les consommateurs.

Les solutions proposées pour remédier à la tragédie des communs divisent de manière assez classique les défenseurs de la privatisation (qui consiste à apposer un droit de propriété sur la gestion des ressources) et de l’étatisation.

Le courant des communs s’intéresse à la recherche d’une troisième voie.


QU’EST-CE QU’UN COMMUN ?

Les communs élargissent la définition donnée par Hardin en considérant qu’un bien commun peut être immatériel (par exemple, la culture, la connaissance). Le commun peut aussi se définir par sa fonction dans la société (par exemple, on peut considérer que la gestion urbaine des déchets est un bien commun). En partant du constat de Hardin, le mouvement défend la vision d’une propriété collective renouvelée. Le centre névralgique des communs réside en le fait que le bien est géré par et pour le collectif. Autrement dit, la gestion d’un bien est prise en charge par une communauté ou un groupe de personnes directement concerné par sa consommation.

Parmi les biens matériels, les communs permettent de gérer certaines ressources naturelles, par exemple une coopérative ou une AMAP est gérée de manière collective par la communauté qui profite de la production alimentaire. Le versant immatériel des communs, aussi nommé « communs de la connaissance » concerne par exemple les logiciels libres (comme la licence Creativ Common qui permet de libérer les copyrights des œuvres), ou encore des sites dédiés à l’univers académique (Open Access Initiative, par exemple, permet aux chercheurs de mettre en accès libre pour le monde entier leurs travaux).


LES COMMUNS EN POLITIQUE

Le mouvement des communs propose une implication directe des individus et favorise l’interaction sociale. Il est très présent sur la scène médiatique et politique, ainsi que dans diverses parties du monde. On peut citer par exemple, Passe Libre au Brésil (qui lutte pour la gratuité des transports en commun), l’occupation du parc Taksim Gezi à Istanbul (une mobilisation massive contre la création d’un centre commercial), ou encore des mouvements comme Occupy ou les Indignés (qui oeuvrent pour la mise en place d’une démocratie directe). Dans un système néolibéral où la privatisation des ressources est moteur de croissance, l’accès aux ressources est concurrentiel et la notion de commun n’a pas sa place. En effet, elle détruirait l’équilibre du capitalisme, système qui repose sur le maintien des inégalités entre les individus. Tiraillés entre la souveraineté de l’Etat et celle de la propriété privée, les communs proposent quelques interstices au sein desquelles se développe un autre système de contribution et de jouissance des biens. Apprendre à gérer collectivement les biens est un moyen de lutter contre l’accaparation et de veiller à une bonne distribution des ressources. La mise en œuvre concrète de cette théorie se fait de manière très différente en fonction les échelles d’application. Plus l’échelle est large, plus la mise en œuvre d’un mode de gestion commune s’avère complexe. Elle remet toutefois en question la nécessité d’un possédant, lui substituant une autogestion raisonnée.


Cette théorie n’est pas à systématiser mais au contraire à alimenter et à adapter selon les contextes. Enfin, elle n’entre pas en opposition avec la diversité des mouvements qui proposent des alternatives au néolibéralisme. Le dénominateur commun de toutes ces expériences réside en une rupture avec une vision anthropocentrée qui place l’homme au-dessus de la nature, légitimant sa surexploitation et sa destruction. Ils s’accordent également autour du rejet d’une monétarisation systématique des biens et services et de la financiarisation de l’économie.

Valentine Canut


Références :

Aguiton Christophe, « Les communs », Le monde qui émerge, 2017, Attac.
Hardin Garrett, La Tragédie des biens communs, 1968.
Ostrom Elinor, La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, 1990.
Festa Daniela, « Notion en débat, les communs », 2018, Géoconfluences.

L’écart

Spass est constitué à la fois de chercheurs-penseurs mais aussi de plasticiens de l’espace. Pour la plupart, habitants des villes, notre questionnement est de revoir l’espace public et d’y trouver une intimité. C’est de là qu’est né l’écart, une bulle gonflable qui de part son matériau principal (l’air) s’implante facilement dans l’environnement. Une enveloppe quasi transparente se gonfle et prend forme, comme une créature, elle respire, elle vie. 

C’est une bâtisse légère qui rentre dans un sac à dos, un habitat nomade, un chez-soi à emporter. Seul à l’intérieur on vit l’introspection, on apprend l’ennui. À plusieurs on est d’abord gêné par tant de proximité puis on se parle et souvent les sujets enfouis remontent et l’échange s’installe. Coupés du monde et du temps, on pense librement. 
Dans un monde idyllique, nous bâtirons selon nos besoins premiers, manger, boire, dormir, danser et échanger avec autrui. Dans une société basée sur l’échange et le dialogue, il sera essentiel de bâtir des espaces de rassemblement. Se rassembler pour parler, écouter et voir ensemble afin qu’une symbiose puisse naître. Il sera aussi essentiel de pouvoir se rassembler avec soi-même, s’isoler de tout pour mieux se recentrer, se concentrer. Le contact humain est essentiel mais pour qu’il soit vrai, il demande du temps et de la sincérité. 
C’est dans ce besoin que l’écart s’emploie, tel un filtre apposé sur la réalité pour s’en échapper quelques instants. La pause nécessaire au ressourcement de nos sens pour poser un œil réfléchi sur le monde.

Karl Laly

L’Amer Amante

Aux pointes du monde tu noies Cybèle,
Et en mer encore, j’abhorre ton étreinte luxuriante. 
Au loin tu files les soleils levant,
par la traîne des crépuscules.

Incontournable serpent de ciel et terre, 
reptile concentrique sans début ni fin, 
ton fil quotidien me revient chaque matin, 
passant mes fers sans les défaire.

Tous les matins tu m’éveilles, 
les soirs tu m’endors,
et de tes baisers encore,
je garde les sommeils.

Geo M

Point de vue

L’horizon étant la limite circulaire de la vue, pour un observateur qui en est le centre, elle constitue, de par sa définition première, le point de vue de chacun. Le sens de l’observation guide la pensée de l’homme depuis qu’il est capable d’ouvrir les yeux. Le fonctionnement même de la vue est analytique, le cerveau reçoit l’information visuelle et interprète une multitude de paramètres en un instant par le mouvement, la luminosité, les couleurs, les formes, la profondeur et tant d’autres choses, innombrables comme inconscientes.       

Ce mécanisme immédiat et constant qui enregistre tout, du bout de notre nez jusqu’à ce fameux horizon, rend bien compte de la complexité de l’interprétation de notre cerveau face à cette vision, qui pourrait paraître simple.

Mais qui en un éclair, se doit d’éclaircir une tempête d’informations. Il serait également difficile de dénombrer les différents facteurs environnants qui conditionnent cette interprétation chez chacun ; qu’il s’agisse d’éducation, de développement personnel, d’époque ou de culture, on peut imaginer facilement que de nombreux paramètres indiquent un jugement ou une vision différente sur chaque chose aussi simple qu’elle soit. On parle ici (pour l’instant) de la vue au sens strict.

L’important n’est pas de décrypter cette horlogerie incessante, mais de comprendre qu’une vision quelconque, que la vue de chaque chose, objet ou couleur est propre à chacun et nous sépare autant qu’elle nous définit en tant qu’individu. A partir de ce constat, autant évident qu’arbitraire, on comprend que l’homme, sans l’avis éclairé et poussé de son interlocuteur, ne peut s’entendre sur la vision des choses simples ; alors comment pourrait-il tomber d’accord sur une réflexion intérieure et complexe ? Qu’il s’agisse d’art, de politique, d’expression des émotions ou de pensées multiples, comment pourrait-on comprendre l’autre lorsque notre vision sur nos propres visages, sur le lieu où nous sommes lors de cette rencontre et sur tout ce qui nous entoure n’est pas la même ?

Rebâtir l’horizon, notre point de vue et notre jugement sur les choses, serait une manière d’accepter la complexité de l’être humain et sa capacité de réflexion, d’accepter le fonctionnement interne incessant et inconcevable de toute personne, et de s’en détacher pour peut-être approcher une compréhension sincère de l’autre. Mais il me semble qu’il faille aller plus loin pour se détacher de la différence inhérente à l’individu, c’est pourquoi je me propose de vous exposer une piste qui a beaucoup aidé mon humble intériorité dans sa quête d’identité. Il s’agit de l’émerveillement devant la simplicité de toute chose. Il me semble important d’accepter la différence de vision au sens strict, mais tout aussi important de concevoir la beauté de cette même vision. Je suis persuadé que toute personne peut s’accorder sur la splendeur de ces mêmes choses simples sur lesquelles on ne pourra jamais poser le même regard. 

Je m’explique : accepter la différence mais admettre le charme inconditionnel de la nature humaine et de son intériorité, tout autant que de reconnaître la finesse évidente du monde qui nous entoure. Rien ne vaut des exemples, alors en voici un simple ; je ne pourrais jamais me lasser d’un beau paysage, d’un coucher de soleil ou d’un ciel étoilé. Je suis persuadé d’avoir ma propre vision sur chacun de ces spectacles, mais il est évident que je partage un sentiment de plénitude face à cela avec bien plus de gens que je ne le conçois.

J’espère avoir pu étaler ici une partie de ma pensée de manière compréhensive même si encore une fois nous sommes si complexes qu’il s’agit pour moi d’un effort énorme de l’écrire. Je vous laisse avec un texte, « balade sous les étoiles », que j’ai écrit durant ce confinement et qui finalement fait sens par rapport à cette réflexion.


Balade sous les étoiles

Cassiopée comme un repère, elle n’indique ni Sud ni Ouest mais je ne peux me perdre, je la trouverai toujours, même cachée par un quelconque nuage quasi opaque.

Pourquoi ce besoin de la voir, de la reconnaître dans des cieux parisiens pollués comme dans ceux où la voie lactée occupe l’entièreté du champ que notre œil nous permet de percevoir.

Pourquoi ces astres lumineux captent inlassablement mon attention, comme une connaissance régulière et inspirante dont le reflet ne cesse d’éveiller mes idées.

Je ne peux trouver meilleur apaisement que l’émerveillement devant la simplicité d’un point dans le ciel, et je ne peux tirer de cette expérience qu’une profonde humilité.

La particule de lumière qui vient frapper ma rétine est partie de ce corps céleste en un temps où l’homme ne pouvait s’imaginer ce qu’il deviendra, mais  pouvait déjà lever la tête, regarder ces étoiles et les comprendre autant que moi.

Si je ne peux juger moi-même de la taille de cette étincelle et ne peut comprendre la distance à laquelle elle se trouve de mon simple point de vue, c’est que mon être, aussi complexe qu’il le laisse croire, n’est finalement qu’infiniment petit dans l’inconsidérablement grand.

Je ne suis qu’un grain de sable dans un univers sableux et si j’aime cette étoile, alors j’aime tout autre être qui peut l’observer.

Gabriel Ducaroir

Future or no future

L’An 01 n’est pas un film. En tout cas l’approcher en temps que tel ne me paraît pas pertinent pour en parler. Ni la narration ni la mise en scène ne répond aux critères classiques de la critique cinématographique. Bien que ce postulat puisse faire débat (moi-même je n’y souscris pas totalement), je ne me risquerai pas ici à une analyse filmique.
L’idée des réalisateurs Alain Resnais, Jacques Doillon et Jean Rouche existe principalement dans le propos du film.
L’adaptation de la bande dessinée nous montre donc une mosaïque de personnages. L’unique fil rouge étant ce fameux An 01. L’An 01, c’est ce fantasme que tout le monde a pris le temps d’imaginer au moins une fois dans sa vie :

« Et si on faisait un pas de côté. »

Et si… et si on arrêtait de prendre le train le matin pour aller au travail ? Et si les usines s’arrêtaient d’un commun accord entre salariés et patrons ? Et si on mettait fin à la propriété ? À l’individualisme ? Au progrès ? Au capitalisme en somme.
Ce fantasme qu’un nombre croissant d’individus nourrissent secrètement est ici dépouillé de toute les interrogations qui barrent la route à l’utopie.
C’est une vision simpliste, candide, enfantine.
Par son enchaînement de scénettes, l’An 01 invite le spectateur à penser ce « et si ».
Une formule hypothétique magique qui nous murmure « il suffit de le faire ».
Bien que les auteurs imaginent un futur post-capitalisme, l’esprit « no future » ruisselle de l’œuvre. C’est un futur sans lendemain, vécu au jour le jour, comme si les notions de projet, de plan, appartenaient au passé.
C’est justement cette absence de réflexion qui rend le film si chaleureux, comme si ce nouveau monde était automatiquement acquis dès lors qu’on décide de le faire exister.
Tout comme la bande dessinée, le film montre un capitalisme bruyant et oppressant.
La série de planche publiée essentiellement chez Charlie Hebdo au début des années 70 posait déjà les bases narratives du film : il n’y pas de personnages à proprement parlé, ce qui intéresse les auteurs c’est la population, la masse.
L’aspect enfantin est déjà présent, mais une noirceur encore plus critique se dégage des planches, alors que le film se concentre sur une utopie plus festive.
Étant donné le rayonnement plutôt discret du film, il est difficile de lui attribuer un rôle dans les avancées sociales des années 70. Mais l’an 01 est aujourd’hui un bon médium pour comprendre les enjeux post 68. Il grossit le trait du sentiment d’étouffement de l’époque. Le besoin de temps libre, l’allègement de la charge de travail. La naissance d’une conscience écologique ainsi qu’une réflexion sur l’amour et une certaine vision de la vie de couple sont également mise en scène.
En 2020 ce fantasme est toujours plus présent. Mais l’utopie de l’An 01 paraît pourtant s’éloigner. L’époque actuelle étouffe les consciences, elle nous impose une lourdeur d’esprit.
Le précipice se rapproche et la candeur nous quitte peu à peu.
Mais la force du cinéma c’est sûrement l’intemporalité, et grâce à elle, l’utopie d’Alain Resnais, Jean Rouch et Jacques Doillon peut aujourd’hui trouver un écho pour faire exister ce « et si ».

Thomas Lêveque

Bouleverser l’éducation

L’éducation des enfants est une source de questions sans fin, on y trouve un mélange écrasant de bonnes volontés affichées, d’idéologies diverses (religieuse, sociale, existentielle, etc.), d’utopies, d’envie de faire mieux que les autres, d’être le meilleur possible (pour soi ou son enfant), bref le sujet n’admet pas de réponse définitive.

L’éducation des enfants est une source de questions sans fin, on y trouve un mélange écrasant de bonnes volontés affichées, d’idéologies diverses (religieuse, sociale, existentielle, etc.), d’utopies, d’envie de faire mieux que les autres, d’être le meilleur possible (pour soi ou son enfant), bref le sujet n’admet pas de réponse définitive. On trouve dans ce domaine des différences culturelles qui permettent d’obtenir une vision globale du sujet, quoique grossière. Au-delà de l’aspect culturel un autre élément m’a frappé au cours de mes recherches, le lien entre l’éducation des enfants et la communauté en charge de cette dite éducation lorsque cette dernière est minoritaire, différente, en rupture du Reste. Quel lien faire entre les kibboutz israéliens1 et la Coopérative européenne Longo Maï ?2

Les kibboutz et Longo Maï ont en commun d’avoir voulu créer un modèle de fonctionnement différent de la norme majoritaire. Tous deux avec une vision laïque, libre et démocratique. Pour ce faire, il a fallu se libérer des chaînes du passé et notamment de celles de la famille – au sein de Longo Maï : « la notion de famille est très peu mise en avant, tout comme la notion de communauté. Longo Maï préfère le terme de coopérative. Ceci s’explique par la volonté d’être Laïc, alors que « famille » et « communauté » sont pour eux reliés à la religion ».3.  

Au moment de la fondation des kibboutz l’un des objectifs principaux était de libérer la femme de sa position sociale, de plus le travail qui attendait les kibboutzniks  sur leurs terres arides, dures et peu généreuses, demandait que chacun participe pleinement, de tout son temps, à la construction du rêve. L’idée était que la femme allait s’affranchir de sa position sociale à travers le travail, en construisant le kibboutz à part égale avec les hommes. La question des enfants et de leur éducation est devenue  problématique. Le système d’éducation des kibboutz répartit en tranches d’âge les enfants pour les faire vivre entre eux, avec une ou un référent (metapelet) en charge des besoins physiques. Les besoins physiques sont assurés mais les besoins affectifs et émotionnels éludés. On peut supposer que ce système n’a pas été pensé pour le bien-être des enfants mais pour répondre principalement à deux critères. Premièrement les femmes ne peuvent et ne doivent pas s’occuper seulement de leurs enfants. Deuxièmement les parents en tant qu’individus ne sont pas des êtres fiables pour dispenser une éducation propre à servir l’intérêt supérieur de la communauté, du groupe, du Nous – probablement liée à l’éducation religieuse très stricte des communautés juives européenne du début du 20ème siècle, où les attentes des parents envers les enfants étaient énormes, que les kibboutzniks ne souhaitaient pas reproduire). Le modèle éducatif du kibboutz n’est donc pas un modèle pensé à priori pour les enfants mais à posteriori pour ne pas faire éclater la communauté voulue et rêvée par les adultes. Bruno Bettelheim écrit  « Ainsi que le disait une femme du kibboutz, qui pendant plus de trente ans avait travaillé comme metapelet : N’ayons pas peur des mots, le kibboutz n’a pas été édifié pour les enfants mais pour nous rendre libre».

Les liens entre les deux initiatives communautaires (ou coopératives) sont nombreux mais celui qui m’a frappé, à l’écoute d’un podcast sur Longo Maï5, vient du témoignage d’un homme né et élevé dans les années 1970 (les débuts du mouvement) dans une des coopératives de Longo Maï. Il y raconte son enfance. Il dépeint l’éducation par groupes d’enfants de la même tranche d’âge, le peu de contact avec les membres de la famille par le sang, les adultes qui changent au fur et à mesure qu’il grandit. Mais aussi la grande liberté que leur apporte ce modèle. Les années 1970 sont pour lui des années empreintes d’idéologies puissantes où qui veut changer son mode de vie et créer le renouveau doit passer par la rupture avec les modèles existants (la famille, le couple, la sexualité et le rapport parents/enfants). Il évoque l’idée en vogue à l’époque, douloureuse à se remémorer, que les enfants qui sont trop en contact avec leurs parents en ressortent corrompus, la tendresse maternelle n’étant pas perçue favorablement. On retrouve de nombreuses similarités entre cette description et les différents récits de la vie dans les kibboutz.

Il est important de préciser ici que les choses ont bien changés depuis, que ce soit dans les kibboutz où à Longo Maï, et qu’il n’est fait ici aucun jugement de quelque nature que ce soit sur les actes ou les modèles d’éducation qui sont abordés. Ce sont des initiatives passionnantes à découvrir qui ne peuvent qu’enrichir notre réflexion.

On peut faire quelques rapprochements entre les deux initiatives que sont le kibboutz et Longo Maï, du moins sur l’éducation. On observe que l’envie de rupture avec le passé et les besoins matériels et idéologiques nécessaires à la prospérité des deux environnements ont poussé les membres de ces espaces à repenser drastiquement la relation aux enfants. De mon point de vue, conditionné par l’éducation occidentale et tout spécifiquement française que j’ai reçue, je ne peux m’empêcher de noter une forme de détachement émotionnel des parents envers leurs enfants. Les conséquences de cette attitude sont multiples, la psychologue Eliane Verret s’y est intéressée et voici l’une de ses observations : « En résumé, les kibboutzniks ont une personnalité moins riche que leurs parents. Ils sont moins imaginatifs et moins inventeurs, mais ils sont aussi moins névrosés. S’ils ne créent ni science, ni art, s’ils n’ont ni chefs, ni philosophes, ni inventeurs, ils constituent un système de communauté viable et harmonieux, où chacun dispose de conditions de développement égales et trouve l’accomplissement de la personnalité dans la collectivité ».6  Ceci est à nuancer néanmoins puisqu’elle décrit aussi des personnalités atypiques au sein du kibboutz mais qui se voient souvent mises à l’écart de la communauté. 

Cette relation aux enfants nous invite à repenser notre propre environnement, n’y a-t-il pas un équilibre à trouver entre les systèmes majoritaires existants et ces modèles minoritaires dont on voit qu’ils ont la capacité de créer une communauté solide où chacun pense en « nous » ? Existe-t-il une juste dose dans la rupture avec le passé afin d’éviter la violence qui nie l’importance des enseignements dudit passé ? Enfin n’oublions pas que l’éducation n’est pas qu’une simple idéologie mais aussi une affaire de réalité matérielle, de moyens. Se pose alors la question de la conciliation des capacités et des idées. 

Le renouveau crée de la rupture mais il doit, à mon sens, avoir aussi l’intelligence de puiser le meilleur dans le passé.

Jean Kerszberg



1définition CNRTL
https://www.cnrtl.fr/definition/kibboutz
Communauté agricole de l’État d’Israël, basée sur une identité de pensée, sur les principes de la plus stricte démocratie et de l’égalité des individus qui la composent, sur celui de la propriété collective des moyens de production et sur une vie communautaire très poussée faite d’entraide, de responsabilité et de confiance mutuelle.

2définition Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Coop%C3%A9rative_euro%C3%A9enne_Longo_Ma%C3%AF
La Coopérative européenne Longo Maï est une coopérative agricole et artisanale autogérée, internationale, d’inspiration alternative, libertaire, laïque, rurale et anticapitaliste.

3Michel BERNARD, Silence, 1995
http://humanismepur.free.fr/communautes/longo_mai.php

4Bruno Bettelheim, Les enfants du rêve, p.42, Editions Robert Laffont

5france culture, LSD La Série Documentaire, 4 expériences de retour à la nature (4/4) : Longo Maï, l’utopie dure longtemps.

6Eliane VERRET, revue française de pédagogie, psychologue, Nantes
http://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/revue-francaise-de-pedagogie/ INRP_RF016_4.pdf

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