Terrain d’écoute

Depuis l’avènement du GPS, la notion d’adresse semble parfois disparaître. On se laisse guider « les yeux fermés », sans se soucier de savoir dans quelle rue, avenue ou boulevard nous mènent nos pas. Nos yeux ne se lèvent que rarement maintenant vers ces petites plaques bleues et son lettrage blanc. Plaque reconnaissable immédiatement, le modèle fut imposé par Rambuteau en 1847 et est resté inchangé depuis. Claude-Philibert Barthelot de Rambuteau, ancien préfet de la Seine sous Louis-Philippe, œuvra dans la capitale en modernisant les égouts et en installant les vespasiennes dans les rues ; ces dernières portèrent d’ailleurs son nom au début, par antonomase. CPBdR (pour les intimes) a d’ailleurs une rue à son nom dans le centre de Paris.

Souvent, les rues, boulevards, avenues ou autres places portent un nom commun. Il est considéré comme logique qu’une gare soit « rue de la gare », ou qu’une mairie trouve son adresse « place de la mairie ». Mais les noms propres sont majoritairement utilisés pour nommer nos nombreuses voies urbaines. En France le tiercé de tête constitue à lui seul un cours d’histoire : Charles de Gaulle, Louis Pasteur, Jean Moulin. Il n’est pas question ici de remettre en doute ce que l’on doit à nos illustres aînés, mais quelques inventions mériteraient bien de voir leurs inventeurs affublés d’un nom de rue. Ou au moins une ruelle (c’est une petite rue). Ces inventions qui facilitent la vie quotidienne. Ces choses que l’on ne voit plus tant elles sont usuelles. Parfois même disparaissent-elles, emportées par l’évolution technique, sans même que ne soit remercié le bienfaiteur qui en eut l’idée.

Lou Ottens est de ceux-ci. Mais qui connait monsieur Ottens ?

Wikipédia vous dirait : « Lou Ottens, né Lodewijk Frederik Ottens le 21 juin 1926 à Bellingwolde et mort le 6 mars 2021 à Duizel aux Pays-Bas, est un ingénieur néerlandais qui a passé sa vie professionnelle chez Philips. Il est notamment connu pour l’invention de la cassette audio ».

Adolescent pendant la seconde guerre mondiale, il se bricole un récepteur radio pour capter « radio Oranje », medium de la résistance néerlandaise qui émettait depuis Londres. Puis, diplôme d’ingénieur en poche, il entre en 1952 chez Philips à Eindhoven. La société fabrique déjà des lecteur-enregistreurs de bande magnétique, mais le format n’en fait qu’un outil professionnel ou élitiste. L’idée de Lou Ottens est de le miniaturiser pour en faire un objet portable. C’est chose faite neuf ans plus tard. Créé en 1963, la minicassette, ou musicassette, ou encore K7 développa une forme de gratuité. Car le réel génie fut de développer une version vierge de l’outil sur lequel chacun peut enregistrer à domicile. Mais surtout de réenregistrer. Dorénavant, on enregistre, on écoute, on efface et on réenregistre… à l’infini. C’est magique, chacun peut créer son programme. Sa playlist, sa compilation, son best-of. La cassette devient une compagne indispensable. PARTOUT ! On écoute SA musique. Jusque sur le siège arrière de la R16 sur la route des vacances ; fini la variété française de papa et maman à la radio.

La vague punk anglaise part avec moi chez mémé Juliette. Clash et les Pistols dans les Deux-Sèvres.

Ce petit bout de plastique devient un trait d’union. Les cassettes passent de main en main ; l’échange, le partage, la découverte.

Ce bout de plastique de 30 grammes est le meilleur des « cas contact ». Les bandes magnétiques engendrent des bandes de potes. L’écoute engendre l’entente, et la cassette en est le vecteur idéal. Petit, léger et peu onéreux, une réelle arme de propagation massive. Lien social bien avant les réseaux, quoi de plus fédérateur que la musique ? 

Les courants indépendants ou alternatifs n’accédant pas aux diffusions radio ou télé doivent beaucoup à Lou Ottens. La culture musicale des adolescents des années 70 s’est bâtie via cette transmission magnétique. Un disque acheté pouvait engendrer une, deux ou dix cassettes. Ce n’était pas du vol, mais du don. Il est d’ailleurs intéressant de constater que les maisons de disques n’ont jamais été aussi riches que dans les années 70. Plus encore dans les années 80, en partie grâce à Sony qui en 1979 inventa le Walkman (le baladeur, si vous êtes académicien), précurseur de la miniaturisation et de l’itinérance, avant l’ipod.

Techniquement, c’est tout simple. « Béta » dirais-je. Une bande de 4 mm de large. Deux pistes se lisent dans un sens, deux dans l’autre. L’aller et le retour. Un mec malin a eu l’idée de faire le lecteur auto-reverse. Plus besoin d’ouvrir, sortir, retourner et enclencher la lecture ou l’enregistrement. Sans doute un auditeur de Bernard Lenoir sur France Inter dont l’émission durait 90 minutes, qui diffusait toutes les nouveautés anglaises des années 80 et surtout des concerts, des sessions sur le modèle de John Peel, son maître anglais de la BBC. Age d’or des cassettes Sony CHF90 (les rouges, les moins chères, c’est un budget quand même), et des BASF Chrome 90 (pour les artistes exceptionnels). Parfois trahi par la technique, la bande se déroule hors de son habitacle en plastique, et là c’est la cata. Heureusement le génie humain, décidément sans limite, fît que l’Homme trouva le crayon en bois pour rembobiner gentiment (il ne faut pas plier la bande), et reprendre son écoute.

C’est fini tout ça. Tout est dématérialisé. On enregistre plus, on stocke dans des « data centers » qui prennent feu. On « streame ». On « podcaste ». On utilise des mots que les correcteurs d’erreur ne connaissent pas. La culture n’est plus palpable.

  • OK boomer ! tu vires vieux con !!
  • Ben oui. Que veux-tu ?

Le 6 mars 2021, Lou Ottens qui inventa la cassette musicale devient l’inventeur de la plus petite machine à remonter le temps. Les 6 mars sont importants. Ma maman qui me demandait régulièrement de baisser la musique dans ma chambre, était née un 6 mars.

Patrick Nauche

Is This Land Made for You and Me ?

Aller chanter à la porte du Paradis

Averill : What happened ?
La femme : They came this way and killed him.
Averill : Well, what do you do out here now ?
La femme : Work out land.
Averill : Without a man ?
La femme : He paid a hundred and fifty dollars for it. We own it now.
Averill : I’ll take you back. I’ll settle this… I promise you that.
La femme : We’ll work our land. Thank you.
Averill : Whole damn country’ll be nothing but widows and orphans soon.

La Porte du paradis, Michael Cimino, film de 1980.

Quelle autre terre d’entente que la terre du lait et du miel (land of milk and honey) ?1 Terre de jouissance, terre d’exploration de l’Ouest, des grandes directions du monde, terre de potentialité. Comment se défaire de ce consensus implacable, que les guerres, les symboles déchus et les faillites n’ont pas su briser ? Et proclamer une nation d’entente populaire, de justice et de paix ? Suffit-il de prendre sa guitare, de proclamer que cette « machine kills fascists2» et qu’envers et contre tout «This land is your land, this land is my land…» ? Woody Guthrie l’a peut-être pensé. Au moins l’a-t-il tenté.Jeune «Okie»3, il vient des Grandes Plaines, de la terre agricole telle qu’on la cultive sur des parcelles familiales, précaires, fières du travail et de la sueur. Peut-être pas la vraie terre ni la bonne, mais celle que l’on a. Une terre pasolinienne, en ce qu’elle absorbe de dignité et de mélancolie. Quand le Dust Bowl transforme cette terre en poussière entre 1932 et 1937, des familles entières s’éparpillent entraînées dans un exode misérable vers la Californie poussées par la digue de fer des tracteurs des grands propriétaires. Et Woody Guthrie, alors encore fils d’un petit notable de campagne, va être baptisé par cette Amérique. Comment ? Par la terre elle-même, c’est-à-dire en l’arpentant «from California to the New York Island», pendant les heures sombres de la Grande Dépression, des famines et des révoltes. En effet, à l’âge de vingt-trois ans, passé par le Texas, il quitte sa famille à la situation détruite par le krach pétrolier et se met sur les routes à la rencontre du folk, à la façon d’un Jack Kerouac plus tard à la rencontre du blues4. Ce «folk»5, c’est d’abord le folk, l’Amérique de la main d’œuvre, des ouvriers, des journaliers et des immigrés. Il le suit jusque dans le salad bowl6 de la vallée de Salinas en Californie, où s’agglutinent les «Okies» et les «Arkies» venus des Plaines à la recherche d’un emploi pour quelques dollars dans les champs d’orangers ou dans les vignes. La vie est rude, les camps sont surveillés, la déception est grande. Rien que la misère de la terre fertile qui ne s’offre pas, d’une terre certes miraculeuse, surnommée «saladier de l’Amérique»7, mais volée à soi par l’exploitation. Et gare à celui qui essaiera de résister. Très vite, Woody est l’un d’eux. Il tente de chanter face aux milices des producteurs, de jouer guitare contre fusil. Il quitte la Californie, fiché et poursuivi, pour tenter sa chance ailleurs. Il passe un temps dans la Merchant Marine avant de marcher des déserts aux plaines de l’est américain. C’est une confrontation violente entre la liberté des grands espaces et la faim qui guette les ventres. L’entente se fracture bien trop vite pour la rattraper à pied. Woody chante pour tenir sur les chantiers, dans les champs et les usines. Il chante pour un maintenant de solidarité de classe et pour l’horizon éternel de l’émancipation. Pourtant le peu de ralliement possible quand le labeur se fait long et quand la musique résonne dans les camps se fait autour du God Bless America d’Irving Berlin, hymne nationaliste qui occupe les radios en appelant à la «reconnaissance» pour une Amérique, elle éternelle, et une terre promise déjà acquise. Alors Guthrie doit y mettre fin. Alors surgit un texte, un God Blessed America8 de l’autre Amérique, celle des marges et des périphéries, celle des chiens, des travailleurs et des Noirs.

Ce texte il l’écrit en 1940. Il s’appellera «This Land».

Toujours les paroles avant la mélodie, voilà comment Guthrie opère. Le texte long de six strophes, avec à chaque fois ce même refrain en fin de strophe, «this land was made for you and me». D’abord, les lieux d’entente, des symboles, ici des noms. «Gulf Stream waters», «Redwood Forests», «California», «New York Islands», la terre est vaste et il faut commencer par l’embrasser dans toute sa largeur, comme une unité à réaliser. Puis, le «ribbon of highway»9 et un «endless skyway»10, du haut en bas, un lien qui se tisse dans l’asphalte. Mais aussi une forme de reconnaissance mutuelle des grands travaux du New Deal avec les milliers de femmes et d’hommes qui y ont servi. Face au sentiment collectif, il y aussi la solitude et le rappel de l’émancipation individuelle du vagabond, de l’errant qui «roame»11 et «ramble»12 sur une terre de chercheurs et de voyageurs. Deux couplets pourtant rompent avec une poésie territoriale et à ce qui paraît un simple appel de la chanson au rassemblement, à la concorde et à la réappropriation du pays par ses enfants.

Was a high wall there that tried to stop me
A sign was painted said: Private Property,
But on the back side it didn’t say nothing —
[This land was made for you and me.]

One bright sunny morning in the shadow of the steeple
By the Relief Office I saw my people —
As they stood hungry, I stood there wondering if
[This land was made for you and me.]

Profondément critique, à la portée révolutionnaire, tant face à la dénonciation de la propriété privée fondant la constitution des Etats-Unis d’Amérique que de ses conséquences humaines terribles, Woody Guthrie introduit sa marque avec ironie et toujours une certaine poésie. La propriété privée, ce «mur», apparaît comme un obstacle fondamental à son voyage unificateur. Mais est-elle toute puissante ? Non, au «dos, il n’y avait rien écrit», il suffirait de l’enlever, de la jeter et le périple continuerait. Guthrie, vigoureusement anarchiste, ridiculise l’ordre, l’affaiblit face à la force du pays tout entier. Pourtant, la mélancolie ne manque pas de l’emporter. L’oxymore américain se concentre dans cette formule terrible, «sous l’ombre du clocher d’un matin ensoleillé, les gens se tiennent debout la faim au ventre». Steinbeck aurait ajouté que «dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, attendant les vendanges prochaines»13. Un peuple est humilié par le mythe même de son consensus, et grandit l’espoir de révolte et l’amertume face aux puissants ; Guthrie reprendra d’ailleurs le récit exemplaire de la lutte du héros des Raisins de la Colère du film de John Ford, Tom Joad, pour en faire une ballade d’éducation populaire14. Ici, il concentre tant ce rapport intime et ambigu à la religion, facteur de solidarité mais aussi d’ordre moral et social, que l’opposition fondamentale entre un soleil illusoire (et le soleil réel près duquel on se réfugie quand on a plus rien) et la catastrophe humanitaire. Si bien que la question de l’entente, de la reconnaissance intime et personnelle de chacun dans cette terre universelle est posée : ce n’est plus un refrain, un slogan, mais un dilemme intime, une pensée omniprésente. Tour à tour, c’est comme si chacun des refrains précédents se transformait aussi en question, déjouant le mythe que l’on se pose à soi-même, et celui savamment entretenu par la propagande conservatrice. On chante l’entente, mais aussi la faillite, le soulèvement et sa critique. Pourtant très vite, l’histoire de cette chanson semble être celle d’un oubli, plus ou moins complice. D’abord celui de Woodie Guthrie lui-même. On doit attendre 1944 pour avoir le premier enregistrement de la chanson dans les studios de Moses Asch, futur fondateur du label le plus important de folk, Folkway Records, en 1948. Et aucune trace des deux couplets critiques. Il paraît probable que tant l’effort de guerre que la chasse aux sorcières maccarthyste qui n’épargne pas les critiques marxisants du mythe américain (Steinbeck en paiera d’ailleurs en partie le prix). La même année pourtant, dans une autre session studio (non éditée avant 1997 !)15, on entend les deux strophes oubliées. Pete Seeger, camarade syndicaliste de Woody et chanteur de folk aussi se donne alors pour ligne de conduite de toujours les reprendre, alors même que Guthrie vieillit et chante de moins en moins dans l’Après-Guerre et perd la main sur la chanson qui va se hisser peu à peu au rang d’un véritable hymne alternatif du mouvement ouvrier américain. En effet, aux côtés de Pete Seeger, les artistes contestataires des années cinquante, puis des années soixante se l’approprient tour à tour pour en perpétuer le suc politique. Un enregistrement du très jeune Bob Dylan à New York en 1961 comporte une variante politique dans un couplet en ces termes :

Nobody living can ever stop me,
As I go walking that freedom highway;
Nobody living can ever make me turn back
This land was made for you and me.

L’esprit de liberté s’oppose à tout ce qui peut être sur son passage, tous les conservatismes et toutes les oppressions, mais les mots emportent plus qu’ils ne cherchent à frapper fort. Peter, Paul and Mary, groupe de folk reprenant autant de chansons du répertoire de Dylan et de Seeger que de Guthrie, la popularise fortement jusqu’à la fin des années soixante et défendront son héritage jusqu’au bout.16 Entraînée par le délitement du bloc ouvrier américain face au choc néolibéral de Reagan et à la conversion progressive de la gauche démocrate au libéralisme, la chanson reste le bien gardé des quelques mouvements qui émergent dans les secteurs publics et privés. De plus, la musique américaine contestataire peine à trouver sa place — en dehors de Bruce Springsteen qui assure la suite de son héritage pendant ses tournées et des sorties régulières de Pete Seeger —, alors que le punk anglais émerge dans les années quatre-vingts comme relais de la critique sociale contre l’ordre bourgeois et mystificateur. On trouve d’ailleurs une reprise par le groupe Zounds en 1981 dans leur album The Curse of Zounds sous le titre «This Land», proche du titre original de Guthrie donc, mais en adaptant les paroles aux bas-fonds urbains des banlieues anglaises :

This land is your land and this land is my land
From the dirty water of the river Thames
To the rusting cranes of the tee another tyne
The land that’s choking with wires and plugs
Strangles with fences and stuck with knives
Was this land made for you and me?

Ce qui domine, c’est la question persistante, jamais affirmative «Was this land made for you and me?» à chaque strophe et le choc avec les marges. Ils terminent sur le cri libérateur et internationaliste, et profondément punk, «It’s your world too you can do what you want». Comme une façon de ne pas limiter la terre d’entente et la terre des laissés pour compte à la seule patrie, probablement elle aussi illusoire. 

Au tournant des années deux mille, les mutations politiques et musicales de l’empreinte de Guthrie sur la société américaine entraînent la chanson dans une nouvelle dimension. D’abord, une reprise. Sharon Jones and The Dap Kings, en 2002, reprennent tous les couplets, dont les deux critiques mis en valeur sur des sonorités funk et soul héritées de la renaissance noire des années soixante-dix — sorte d’héritage musical de la révolution littéraire de la Harlem Renaissance des années trente. Ainsi, ils élargissent le champ de l’autre Amérique aux Noirs — bien que composante importante du mouvement des droits civiques des années cinquante mais souvent isolés du mouvement ouvrier traditionnel — occupant de plus en plus les travailleurs d’aujourd’hui. Dans le domaine politique, deux événements sont à mettre en face, deux investitures à dix ans de distance. D’une part, la première cérémonie d’investiture de Barack Obama en 2008, lors de laquelle la soirée s’est accomplie dans la performance joyeuse de Pete Seeger et de Bruce Springsteen en duo, reprenant en position trois et quatre — avancé par rapport à l’original — les couplets critiques, chantés haut et forts et le sourire aux lèvres, comme un hommage profond à l’histoire ouvrière américaine et une tentative de continuité avec le premier président noir des Etats-Unis, semblant ouvrir la porte à l’autre Amérique. Pourtant, quelle ne fut pas la déception politique, lorsque la performance n’a pas été renouvelée pour son deuxième mandat. Dix ans plus tard, l’investiture de Joe Biden, vieux centriste du Parti démocrate victorieux face à Trump, ne se fit pourtant pas sans son interprétation de This Land is Your Land, cette fois par une moins bien symbolique Jennifer Lopez. Mais les deux strophes avaient à nouveau disparu, et cela ne parut surprendre personne. D’autant plus qu’elle était interprétée en medley17 avec un autre hymne, America the Beautiful, vieil hymne des congrégations religieuses américaines, classique et dépolitisé. La suite politique est un peu plus glorieuse pour les classes populaires, même si cela reste à voir et que ce n’est pas là notre sujet. Cependant n’était-ce pas le signe d’une entente noyée dans le consensus, une mésentente en réalité rendue impossible ? Un abandon, de quoi briser un consensus dominant d’une seule Amérique unie et solidaire au-delà des clivages ? La fausse entente des proclamées «unités nationales», ici dans la guerre sanitaire ?

Nous n’avons pas encore évoqué la suite de la construction et de la création de This Land Is Your Land. Car pour chanter manque la mélodie. Guthrie cherchait toujours la mélodie la plus populaire possible pour porter ses mots. Ici, il va chercher la mélodie d’une chanson d’un trio de chanteurs populaires de country des années vingt, The Carter Family, intitulée When The World’s On Fire. «Don’t you want to go to heaven when the world’s on fire ?» demande la chanson et Woodie Guthrie semble y répondre. L’incendie et le paradis y sont en effet deux pôles d’un même terrain. Le feu et l’idéal, ce qui ronge et ce qui élève. Ses tensions, sa contradiction fondamentale, à savoir l’espoir contre l’ordre, l’émancipation contre le mythe. Au cœur il y a la terre sensible, celle qui peut être la nôtre (your land), celle dont on peut fuir (don’t you want to go?). Et Woody Guthrie, avant tout, semble établir une égalité du sensible, un partage du sensible dirait le philosophe Jacques Rancière18. En effet, comment comprendre autrement sa reconnaissance comme part entière de la nation des «golden valleys», des «sparkling sands of the diamond deserts19», des forêts comme des courants ? Il y a un couplet que nous n’avons pas regardé :

When the sun came shining, and I was strolling
And the wheat fields waving and the dust clouds rolling
A voice was chanting, As the fog was lifting,
This land was made for you and me.

Cette déambulation sensible, mélancolique, profondément ancrée dans les scènes de beauté que produit la nature, les champs, le soleil et le brouillard, opère comme un réalisme sensoriel et un retour à hauteur d’homme. C’est une reconnaissance fondamentale d’égalité entre les phénomènes écologiques et humains formant un nouveau corps politique qui se joue au niveau du sol, et dont tous les membres parlent la même langue et pèsent le même poids. Si les apparitions subreptices de la vie matérielle font résonner la voix, c’est que les hommes possèdent la leur. C’est que le folk, la chanson sont une profonde généalogie de réécriture et de réappropriation collective de son histoire par tout un chacun. Et alors le soleil brillera à l’orée des portes du paradis20, malgré les humiliations, les renoncements, les répressions et les défaites. À jamais nôtre.

François Jarlier


{1} Expression tirée du livre de l’Exode de l’Ancien Testament, où au chapitre 3 verset 8, Yahvé s’adresse à Moïse en ces mots au sujet de la Terre Promise : «Je suis descendu pour délivrer mon peuple de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel».

{2} «Cette machine tue les fascistes», phrase tracée à la peinture sur chacune des guitares de Woody Guthrie de 1941 à la fin de sa carrière en 1956.

{3} Surnom des habitants de l’Etat de l’Oklahoma. 

  1. On the Road, 1957.
  1. Expression tirée du livre de l’Exode de l’Ancien Testament, où au chapitre 3 verset 8, Yahvé s’adresse à Moïse en ces mots au sujet de la Terre Promise : «Je suis descendu pour délivrer mon peuple de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel».
  2. «Cette machine tue les fascistes», phrase tracée à la peinture sur chacune des guitares de Woody Guthrie de 1941 à la fin de sa carrière en 1956.
  3. Surnom des habitants de l’Etat de l’Oklahoma. 
  4. On the Road, 1957.
  5. Du vieux saxon folc, signifiant le peuple, la gens
  6. Conception culturelle américaine d’une communauté mixte aux identités maintenues.
  7. Cette fois en raison de sa production horticole (première production des États américains).
  8. Le titre original de la chanson, dont on peut remarquer l’ironie vis-à-vis de la chanson d’Irving Berlin, reprenant le titre au passé, comme une Amérique qui n’est plus la promesse fantasmée mais la réelle endurée… et partagée.
  9. Littéralement « ruban d’autoroute« 
  10. « passerelles sans fin« 
  11. « vagabonde« 
  12. « erre« 
  13. Les Raisins de la Colère, chapitre XXV, John E. Steinbeck, 1938.
  14. «The Ballad of Tom Joad», Dust Bowl Ballads, 1940.
  15. This Land is Your Land: The Asch Recordings, Vol. 1.
  16. Les membres survivants du groupe s’opposent en 2010 à l’utilisation de leur enregistrement de la chanson par les rassemblements anti-mariage gay les jugeant «contraires à leur philosophie et à celle de la chanson».
  17.  Enchaînement et mélange de différentes chansons dans un ensemble sans césure ni pause, favorisant les musiques aux rythmes et accords similaires.
  18. Le Partage du sensible, esthétique et politique, Jacques Rancière, 2000.
  19. «sables brillants des déserts de diamants».
  20. Voir le brillant film oublié de Michael Cimino cité en chapeau, où Averill, un shérif du comté de Johnson, prend le parti des immigrés polonais et des paysans salariés contre le terrorisme et les mercenaires des grands propriétaires, lutte aussi difficile qu’elle éclate de justice.

Equipe Canif

Depuis 2018, l’ Equipe Canif, organise des camps en milieu sauvage. Ce sont de micro-résidences durant lesquelles une équipe d’artistes explore des territoires circonscrits et expérimente in situ et in vivo des techniques primitives. Dans un temps limité, le collectif donne à voir un territoire et ses ressources sous un nouvel angle.

En 2019, le groupe c’est installé dans la vallée du Champsaur où il à découvert un gisement d’argile transformé en céramique à l’aide de fours primitifs autoconstruits.

En 2020, c’est dans un chalet isolé de la vallée de Chamonix que le collectif à appris à travailler la neige, ce matériau blanc et inépuisable, relativement facile à façonner mais changeant continuellement d’état.

Libre à Tous de se Réfugier

Marion Krahenbuhl

Perchée dans la montagne à l’altitude des alpages, la cabane non gardée se présente la plupart du temps comme un abri des plus sommaires. Composée de quatre murs pouvant être en pierre, en bois ou en ciment et d’un toit généralement en tôle, son agencement est minimaliste. On y retrouve souvent, au rez-de-chaussée, un poêle, une table, des bancs et à l’étage un grand plancher servant de dortoir. Ce lieu singulier est éloigné des routes carrossables et donc reclus au milieu de la nature.

Ces cabanes libres se distinguent des refuges classiques de par leur gratuité bien qu’une participation libre puisse être proposée, le refuge reste accessible à tous sans condition. Pas de clé ou de cadenas dans ces lieux, la porte est toujours ouverte et le refuge est toujours prêt à accueillir une âme de passage.

Ce qui m’a marqué dès mes premiers séjours dans ces cabanes, c’est le sentiment de privilège qu’il y a à être là. Cette petite maisonnée au milieu des montagnes devient nôtre le temps d’une soirée. On s’approprie cet espace, on y vit pour une temporalité limitée. La nuit, on va pisser dehors à la lumière de la lune sous le spectacle des étoiles et le matin on se réveille avec une vue incroyable sur les montagnes environnantes, quel luxe ! Mais il est paradoxal d’avoir ce sentiment de « privilège » et « d’appropriation de l’espace », car ce lieu est par essence ouvert à tous, sans distinction, ni contrôle à l’entrée.

Et le constat est qu’on y trouve une diversité de personnes impressionnante: des alpinistes venus faire un sommet et se levant à trois heures du matin, une bande de potes venus fêter un anniversaire ou encore une famille venue faire découvrir les plaisirs de l’itinérance à leurs enfants. Tout ce petit monde, qui ne se serait probablement jamais rencontré, cohabite ensemble le temps d’une soirée, échange des anecdotes ou une lampée de génépi.

Ces endroits sont des biens communs. On y retrouve un fonctionnement collaboratif et bienveillant. L’approvisionnement en bois par exemple, est refait par chaque occupant, le ménage est fait en partant, et on y laisse si possible quelques bougies ou des victuailles pour les prochains habitants. Le respect de ces règles d’usage implicites est indispensable à la pérennité de ces lieux.

Ces refuges sont pour la plupart des anciennes cabanes de bergers construites il y a plus d’une centaine d’années. Les matériaux servant à leur construction ont été acheminés depuis la vallée à dos d’homme ou de mulet, ou glanés sur place. Un travail d’envergure qui depuis les années soixante a été remplacé par l’hélitreuillage lorsque les moyens financiers sont suffisants. Aujourd’hui, le nombre de bergers ayant diminué dans les montagnes, ces cabanes ont trouvé un nouvel usage à travers la société de loisirs qui s’est développée, notamment en montagne.

Marion Krahenbuhl

Cependant, la gestion de ces espaces libres est très floue. Ces refuges ont des propriétaires divers, ONF (Office national des forêt), communes, propriétaires privés ou inconnus, et leur entretien est laissé à leur bon vouloir. Des associations prennent le relais pour permettre à ces lieux de continuer d’exister.

Parfois, ce sont des associations très locales qui se mobilisent afin de s’occuper d’un refuge en particulier. On peut citer l’exemple de la cabane de Rochassac [001], à l’extrémité nord du massif du Dévoluy à 1 690 m d’altitude. Cette cabane, datant d’environ un siècle, a échappé de peu à sa destruction en 2014. En piteux état, l’ONF voulait effectivement la détruire. Des admirateurs de ce lieu se sont mobilisés jusqu’à se retrouver à plus de deux cents. L’association Rochassac s’est ainsi créée, a levé des fonds,
et les membres se sont retroussés les manches afin de rénover l’édifice. Le chantier a permis de refaire la charpente, le plancher, l’isolation, de changer le poêle. Cette cabane, ouverte à tous, est toujours gérée par l’association qui est aux petits soins pour le site.

D’autres associations ne sont pas uniquement dédiées à seul un refuge. L’association Tous à Poêle2, par exemple, s’est donné pour but de bichonner les cabanes libres. Créée en 2015, l’association a déjà réalisé des chantiers dans pas moins de quinze cabanes.

Sans ces initiatives associatives,

la survie de ces enclaves libertaires serait très compromise. En effet, les propriétaires décident parfois de condamner certains refuges

trop dégradés, et les conflits d’usage sur ces lieux peuvent amener à en restreindre l’accès.

Marion Krahenbuhl

Ces espaces majoritairement autogérés
sont des îlots résistants à une logique dominante de privatisation et d’usage des biens à visée commerciale. Leur pérennité ne tient qu’à un fil et mérite d’être défendue.

Cyprien Donnet

Photos de Marion Krahenbuhl

La Grande Descente, Allégorie d’un Déchet Plastique

Dans l’univers des sports outdoor, être en totale harmonie avec la nature est essentiel. Il faut avoir une parfaite connaissance du milieu dans lequel on évolue, eau, terre et air.

C’est le cas de Yann Scussel, jeune suisse passionné par le monde sous-marin et les sports aquatiques. Ses terrains de prédilection sont les rivières, les océans et les lacs. Tout simplement être dans l’eau. Après avoir vécu de multiples expériences et battu plusieurs records, Yann veut rendre à la nature ce qu’elle lui a donné. De cette volonté est né le projet de la descente du Rhône en hydrospeed. Vingt-neuf heures non-stop, depuis sa source jusqu’au lac Léman, accompagné de Claude-Alain Gailland, pour sensibiliser et alerter sur la pollution des eaux en Suisse, en montrant le trajet que suivent

les déchets jetés à l’eau. Je l’ai suivi pendant ces vingt-neuf heures, témoin de sa passion, de son amour pour l’eau et la nature. Durant cette longue descente, Yann a pris la place des déchets, se laissant porter par les eaux, à travers rivières et torrents. Une telle pratique exige une entente parfaite avec le terrain, pour éviter tout écueil à l’issue potentiellement mortelle. Il lui fallait connaître chaque cascade, chaque rapide, chaque mouvement de l’eau, afin d’en sortir indemne. Yann s’est complètement adapté à son milieu, pour s’y fondre et faire corps avec lui. L’eau l’a porté jusqu’au bout de sa course et par là même jusqu’à son objectif final. Son projet a séduit plusieurs télévisions suisses qui ont diffusé son reportage, sensibilisant ainsi à la pollution des eaux dont nous pouvons tous être responsables.

Louis Nauche : Qu’est-ce qui t’a motivé à réaliser cet exploit ?

Yann Scussel : Dans tous les projets que j’ai réalisé jusqu’à maintenant, j’ai malheureusement toujours constaté la pollution plastique que ce soit sur la mer ou la terre. Mais l’élément déclencheur de ce projet a certainement été un article de journal que j’ai lu, qui disait que 14 000 tonnes de déchets plastiques finissent chaque année dans la nature en Suisse. Dès lors, j’ai pensé à un moyen de sensibiliser la population à la pollution plastique et c’est comme ça que m’est venue l’idée de réaliser la descente du Rhône en hydrospeed.

À quel point est-ce important de connaître le milieu dans lequel tu évolues ?

Ça permet d’éviter les accidents et de performer au plus haut niveau. La subtilité avec le milieu aquatique est qu’il n’est pas constant ; il y a
une très grande différence entre préparer une plongée engagée en mer
et réaliser une descente d’un cours d’eau en montagne. Il faut prendre en compte tous les paramètres du milieu et quand on n’est pas assez préparé, ça ne pardonne pas. Par exemple, lors de ma descente du Rhône en 2020, je ne connaissais pas assez bien le parcours du fleuve et je me suis blessé sérieusement à l’épaule droite à mi-chemin sur un rocher. J’ai réussi à finir ma descente malgré la douleur en vingt-neuf heures et j’ai eu le bras droit paralysé pendant un mois, suivi de longues séances de physiothérapie.

Quelle est ta relation avec l’eau ?

J’ai un rapport à l’eau très particulier. En fait, j’ai grandi dans l’eau. J’ai commencé bébé nageur puis j’ai fait de la natation en compétition et depuis je n’ai jamais cessé d’évoluer dans cet élément. Mon grand-père également est pêcheur au Portugal, ce qui m’a fait aimer l’océan et développer une certaine curiosité pour le monde marin.

Est-ce que tu as d’autres projets autour de l’écologie et de la protection de l’élément dans lequel tu évolues ?

Malheureusement, avec la crise sanitaire actuelle, je ne peux pas réaliser la majorité de mes projets car il est devenu trop compliqué de voyager. Cependant, je continue de me préparer tant bien que mal à de futurs projets autour de l’écologie. Il y a un mois, j’ai réalisé des plongées de préparation sous glace dans un lac de montagne, en Suisse. J’essaie également de m’ouvrir à d’autres horizons, je travaille en ce moment sur un projet de documentaire à propos de la montagne, en collaboration avec la RTS (Radio télévision suisse).

Vidéo de Marc Zumbach et Dom Daher, La grande descente, allégorie d’un déchet plastique, 2020, 8 min.

Toutes les photos sont de Louis Nauche

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