Maisons de Fortune Parisiennes

Rue de Richelieu 75002 Paris


Il n’y a pas à Paris d’architecture plus éphémère que ces maisons de fortune. Un coup de vent, un coup de pluie, parfois même un coup de pied auront raison de ces abris faits de misère, de récup, de débrouille mais surtout d’instinct. Celui de survivre « au sec », « au chaud », à l’abri des regards, un jour de plus, une nuit encore. Garder une trace photographique de ces murs de cartons, c’est peut-être les rendre un peu plus solides, un peu plus durables, un peu plus visibles, voire culpabilisants.

Georges Eugène Haussmann, Hector Guimard, Jean Nouvel et d’autres encore, le Paris des avenues a eu ses grands architectes, le Paris des recoins a ses archis pauvres.

Laurent Nicourt

Le Bureau des dépositions, sculpter le droit par le droit

Mamadou Djouldé Baldé, Ben Bangouran, Aguibou Diallo, Aliou Diallo, Pathé Diallo, Mamy Kaba, Ousmane Kouyaté, Diakité Laye, Sarah Mekdjian, Marie Moreau, et Saâ Raphaël Moudekeno sont co-auteurs des œuvres immatérielles processuelles et infinies du Bureau des dépositions. Leur travail s’articule autour d’exercices de justice spéculative.


Le Bureau des dépositions est un collectif grenoblois qui produit un ensemble d’œuvres immatérielles co-écrites. Les performances réalisées interrogent le droit, la légalité et la justice autour de la question des politiques migratoires. 
Le cœur de la création réside en la notion de co-dépendance entre les auteur.e.s : le groupe doit être au complet pour pouvoir représenter ses œuvres. 
Plusieurs personnes en situation irrégulière font partie du Bureau des dépositions, ce qui engendre une œuvre en perpétuelle évolution, au fil des parcours personnels de chacun.e.

Alors, quand plusieurs de ses membres font l’objet de procédures d’expulsion du territoire, le Bureau des dépositions questionne la justice. La co-dépendance étant revendiquée comme une condition sine qua non de l’œuvre, les procédures d’expulsion génèrent une dénaturation de l’œuvre, et portent atteinte à son intégrité. 
Or, le droit français protège les auteur.e.s (qu’ils aient la nationalité française, le droit de séjour ou non), notamment par ce qui est nommé dans le code de la propriété intellectuelle (article L. 121-1) « le droit au respect et à l’intégrité de l’œuvre ». Cela signifie qu’un.e auteur.e peut s’opposer à tout élément susceptible de porter atteinte à sa création. 

Puisque les œuvres sont co-écrites, chacun.e des auteur.e.s peut revendiquer ce droit.
Puisque les expulsions concernent des co-auteurs ayant signé une clause de co-dépendance, l’œuvre est, de fait, dénaturée, transformée et son intégrité n’est plus respectée.
Alors, le droit d’auteur n’est pas respecté.
Alors, la procédure d’expulsion n’est pas conforme au droit de la propriété intellectuelle. 
Alors le droit n’est pas conforme au droit.

A travers le prisme de la préfecture, on voit un étranger. Si l’on chausse les lunettes du droit de la propriété intellectuelle, on voit un auteur. Cette tension illustre les limites du droit, certes, mais aussi une possibilité qui peut permettre un renouvellement du pouvoir d’agir. Par la création artistique, la question est posée aux institutions, et à tous. 

Pour aller plus loin :
Plaidoirie pour une jurisprudence : Olive Martin, Patrick Bernier, Sylvia Preuss-Laussinotte, Sébastien Canevet. Le Bureau des dépositions fait écho au travail de ces performeur.e.s et avocat.e.s qui ont mis en exergue cette possibilité du droit d’auteur contre le droit des étrangers (création écrite en 2007 aux Laboratoires d’Aubervilliers).

Valentine Canut

Sous le masque

Le masque était en train de se fissurer, la parade commençait doucement à perdre de son envergure. Il ne l’avait pas vu venir, au contraire, quelques jours plus tôt il ne l’aurait même jamais cru possible. Pourtant, c’était bien en train d’arriver, le moment où sous le déguisement il se dévoilerait, se mettrait à nu.

Il avait très tôt senti ce que les adultes attendaient de lui, qu’il soit un petit garçon sage, intelligent, un enfant calme, mature, il lui fallait aussi et avant tout être un bon garçon, attiré par le sexe opposé, montrer aux grands qu’il avait dans son coeur une petite amoureuse, une camarade de classe, une cousine éloignée pour qui il aurait toutes ses tendres pensées.

Le garçon comme il fallait en somme, celui qui ne poserait pas de soucis à ses parents, ne ferait aucun tort à sa famille, protégerait ses sœurs et l’honneur dû à son nom. Il s’était ainsi appliqué à être à la hauteur de ces espérances, mettant de côté sa vie de petit garçon, de simple enfant qui aurait voulu aller librement jouer avec les autres, à la place de cela il s’obligeait à maîtriser ses émotions, ses sentiments face à l’image de l’homme qu’il devait devenir pour faire la fierté de ses parents. Petit à petit il se forgea un masque de parfait jeune homme, sur son visage ne passaient que les expressions qu’attendaient les autres, enfouissant au plus profond de lui sa véritable personnalité, qui il était vraiment.

Il en avait tellement pris l’habitude dès sa jeunesse qu’il ne s’en rendait presque plus compte, c’était seulement dans les moments où il se retrouvait complètement seul, certain de ne plus avoir à jouer la comédie, qu’alors il pouvait être tout à fait lui-même.

En même temps que cette certitude d’avoir à être celui qu’on attendait qu’il soit, lui vint celle qu’il ne le serait jamais réellement, il aimait certes la compagnie de la gente féminine, mais les femmes qui l’entouraient n’étaient que des amies, des confidentes, non pas des amoureuses, loin de là.

Il aurait voulu être comme elles, avoir de longs cheveux soyeux, une peau douce et veloutée, de petits bras minces, une taille fine et une nuque à la courbe émouvante. Il aurait aimé avoir tout cela, il aurait voulu que les autres hommes le regardent comme ils regardaient ses amies, lui jettent les mêmes coups d’œil à la fois surpris et enveloppants.

À la place de cela, il était enfermé dans son corps de garçon, trop grand, trop lourd, un corps dont il ne voulait pas, auquel il ne comprenait rien. De ses mains robustes en passant par son torse, d’abord imberbe pendant l’enfance mais qui avait fini par se couvrir d’une toison fournie qu’il tentait en vain de cacher, il ne se reconnaissait pas. Ce n’était pas lui, pas son être véritable, seulement un corps qui n’allait pas avec son âme.

Au fond de lui, il sentait qu’il était tout autre. Et cela allait de paire avec ses sentiments, il n’était pas attiré par les femmes, elles ne l’intéressaient pas comme cela lui était demandé, comme il sentait que ses parents, que sa famille et que la société entière l’auraient voulu. Il avait sentit tout cela très jeune et avait donc veillé à ne jamais lever de soupçons sur ses véritables désirs, il sentait bien qu’il était différent des autres garçons de l’école, mais se calquant sur leur attitude, imitait leur démarche de petits conquérants, le torse bombé, le regard vaillant.

Mais dans son cœur il était tout autre, tout en observant ses amis pour faire comme eux, il se rapprochait d’eux et en profitait pour sentir leur odeur un peu musquée, admirer leur mâchoire déjà virile, tenir leurs épaules dans un geste fraternel et pouvait ainsi sentir leur corps collé au sien, cela éveillait simultanément du désir et de la honte chez lui.
Il savait que ses amis n’avaient pas de telles pensées, il voyait bien à leur regard franc qu’ils ne se posaient pas de question et agissaient en bons garçons, ils se bousculaient, s’attrapaient et cela ne leur faisait aucun effet. Et lui s’émerveillait de leur force quand il se faisait pousser par l’un d’eux, parfois il lui fallait même partir car il ne parvenait plus à contenir sa trop grande émotion.

Il passait ainsi pour un garçon mystérieux, un peu solitaire mais bon camarade. Il lui avait parfois fallu mentir aux autres pour leur faire croire à l’existence d’une petite amie, d’une amourette cachée, son père lui lançait alors un regard plein de fierté et sa mère esquissait un sourire de connaisseuse. 

Cela dura des années, pendant un temps si long que sa personnalité s’était en quelque sorte dédoublée pour ne laisser voir au monde extérieur qu’une facette bien calculée de son caractère, qu’une minuscule parcelle de ce qu’il était en réalité. Il n’était jamais lui-même, seulement le miroir de ce que tout le monde se complaisait à regarder, personne n’aurait même pensé à creuser plus loin pour savoir qui il était vraiment.

Il n’avait évidement pas pu avoir de vraie petite amie, cela aurait été trop dur pour lui de jouer la comédie au point de faire souffrir une jeune femme… qu’une personne puisse lui faire confiance et l’aime alors qu’il n’était que fausseté, parade, cela il n’aurait pu le supporter. Alors il faisait croire à ses proches à l’existence d’un amour secret et caché, « une femme plus âgée, mariée » laissait-il parfois échapper afin de faire germer dans l’esprit des autres la graine du mystère et de l’envie. Il savait pourtant qu’il ne pourrait pas tenir longtemps avec ces stratagèmes, ses excuses étaient bien trop fragiles pour le soutenir plus de quelques années avant que les gens commencent à se poser des questions.

Alors il décida de partir loin, de s’éloigner de tous, de se construire une nouvelle vie dans un lieu où il arriverait en inconnu, un endroit neuf pour lui et son avenir. Il décida ainsi de partir après plusieurs semaines de préparation, il avait prévenu tout le monde de son départ, ses amis, ses collègues, sa famille, tous le voyaient comme il souhaitait qu’ils le voient, il avait cette aura de mystère qui l’entourait comme toujours, cette distance qu’il avait avec tous et qui le rendait désirable.

Et pourtant derrière ce masque d’assurance et de virilité ses larmes coulaient, son esprit s’agitait, ses membres tremblaient et il devait se concentrer pour ne pas claquer des dents… Il lui fallait quitter sa vie de toujours, certes fausse mais c’était tout ce qu’il avait toujours connu. 

Amour et haine se mélangeaient en lui et faisaient sentir leurs venins dans ses veines, il quittait cette famille aimante mais ignorante, et c’était par leur faute, à tous ceux qui étaient là, qu’il devait s’arracher à tout ce qu’il avait construit.

Dans la foule d’invités il y avait là plusieurs jeunes hommes qu’il avait aimé et désiré, certains comme des demi-dieux, mais personne ne s’était jamais douté de ce qu’il avait pu penser, personne n’aurait imaginé… pour eux il n’était qu’un bon ami et il ne serait jamais rien de plus.

Avec lucidité il voyait maintenant sa vie d’avant, son passé s’étalait devant lui ; et commençait à se dessiner avec clarté dans son esprit, son avenir. Il se revoyait petit garçon, caché déjà derrière le masque des convenances, commençant trop jeune à percevoir ce qu’il avait à faire pour être ce qu’on attendait de lui. Heureux de faire plaisir, et malheureux en  même temps de n’être pas vraiment lui-même. Vivait-il pour lui ou pour les autres ? Au bout du compte vivre pour plaire à tous sauf à lui-même était-ce vraiment une vie ? Était-ce vivre sa propre existence ?

Ces questionnements il les avait déjà eu tant de fois en tête, et à chaque fois il les avait mis de côté, reléguant son mal-être à plus tard… Il était temps de changer, d’être enfin celui qu’il était depuis le début.

Jusqu’au bout, il garda la tête haute, et déjà dans son esprit, il était loin. 
Personne ne remarqua ses yeux mouillés, ou bien on mit cela sur le compte de sa tristesse de partir et de quitter sa famille.

Un dernier salut de la main quand il fut à bord du train, et il quitta pour toujours cette vie. Il ne savait pas vers quoi il se dirigeait exactement, mais ce dont il était certain c’était que plus jamais il ne se cacherait derrière l’image que les autres se faisaient de lui, il ne voulait plus d’une fausse vie, il allait enfin être celui qu’il était vraiment et non plus cette triste parade.

Angèle Fougeirol

X, inconnu sur la carte du Pérou

Je ne sais pas si j’étais programmé pour vivre cet instant. Ou si c’est cet instant qui était programmé pour me trouver. Mais je me souviens m’être dit que c’était la parade qui était venue à ma rencontre. 

Je quittais un endroit que j’aimais pour aller en rejoindre un que je ne connaissais pas encore. J’allais d’un point A à un point B, obligé de passer par cet autre point X inconnu sur la carte du Pérou. 

La voiture me déposa là, au milieu du canyon, à 3200 mètres d’altitude.

Une grande église rose sur la place semblait veiller sur le village. 

Du calme plat que m’inspirait cet endroit, je sentis monter une agitation. J’entendis comme un grondement au loin. Il se faisait de plus en plus proche. Puis, à une vitesse phénoménale, je vis une vingtaine de taureaux conduits par des hommes à chapeaux passer devant moi et manquer de me faucher. 

Je continuai mon chemin. Je croisai de vieilles dames dont il était facile de reconnaître qu’elles avaient enfilé ce jour-là des robes spéciales. Elles couraient dans la rue comme pour ne pas louper quelque chose. Je décidai de les suivre.

J’arrivai dans une ruelle remplie de danseurs et danseuses aux capes bariolées. Un grand orchestre composé d’hommes aux allures de cow-boys répétait en boucle la même chanson. Chacun d’eux semblait lutter pour ne pas être écrasé par le poids de son instrument.

Je me pris alors à danser avec eux. Puis, comme pour sauvegarder cet instant de l’oubli, connaissant les réticences de mon cerveau à retenir des moments que je lui aurais intimé l’ordre de conserver, je sortis mon appareil photo.

Une personne vint me glisser une petite phrase à l’oreille. Puis une autre. Rapidement, je compris qu’on me confondait avec le photographe officiel de l’événement. Je ne niai pas. 

Chacun m’invita alors à manger quelque chose chez lui. On me réclama pour suivre

le cortège de la procession de près. Les quelques personnes les plus importantes du village étaient conviées à déambuler avant d’aller écouter le discours du maire. On me demanda d’y être. Le maire visiblement très ému remercia les personnes présentes. Il me cita dans son discours. 

La nuit tomba petit à petit. À cette altitude les mixtures spéciales qu’on m’offrait à boire me montaient vite à la tête. Je n’étais pas en état de faire la conversation mais le maire du village vint à ma rencontre. Je tentai de faire bonne figure. Il me dit qu’il avait quelque chose à m’offrir. Je fus surpris et ému jusqu’au moment où je compris qu’il s’agissait de la main de sa nièce. Sans avoir le temps de lui expliquer quoi que ce soit, la nièce apparue, me pris par le bras et m’entraîna dans une danse soutenue sur la place du village devant l’église. 

On dansa des heures, elle et moi, au milieu de la foule.

Enfin, le gigantesque feu d’artifice mêla le rouge et jaune des fusées au rose de l’église reconstruite, me disait-on, après un récent tremblement de terre. C’était superbe. Un grand portrait de la virgen del Carmen fut hissé au-dessus de nous. 

De la suite, je ne me souviens plus, si ce n’est que j’avais rendez-vous le lendemain pour déjeuner chez le maire et aller avec lui à la corrida prévue à 14h. Mais je n’y suis jamais allé, déjà reparti pour rejoindre le point B.

Sacha Teboul

Les guitares de la Rébellion – Amassakoul ‘N’Ténéré

Il est des zones géographiques dont on entend régulièrement parler. Hélas, cette récurrence médiatique est rarement de bonne augure. Depuis que je suis en âge de comprendre les informations TV ou radios (quelques dizaines d’années maintenant), des régions, des pays semblent constamment sous le feu de l’actualité, mais surtout des armes. Les raisons de ces affrontements peuvent être diverses. Il y a tout de même quelques sujets de discorde que l’on pourrait qualifier de classique : la religion bien sûr ; sans doute le premier motif venant à l’esprit, mais souvent un simple prétexte, la guerre de l’eau se cachant derrière celle-ci. Les sous-sols sont bien souvent convoités ; les richesses enfouies font s’affronter les hommes et  parfois les soi-disant conquérants: or, diamants, pétrole, uranium, etc… Parfois, la simple haine de l’Autre suffit à attiser les conflits. Cette haine n’étant en général qu’un simple concours d’ego (pour ne pas viser plus bas). L’intérêt matériel, territorial ou pécuniaire n’est pas obligatoirement à l’origine d’un conflit. Curieux paradoxe, mais il arrive que la fin d’un conflit en engendre un nouveau

« Les kalachnikovs sont mises en bandoulière et les guitares reprises en main. »

Derrière les dunes hypnotisantes du désert malien, se cache un interminable combat territorial. Colonisée par la France pendant près de 80 ans, cette partie du Sahara trouve son indépendance en 1960, après un référendum en 1958. Pour les touaregs, cette date représente le début d’une longue période difficile, après des années de paix, de prospérité et d’aisance.  Dès le début, le nouvel Etat malien réprime la révolte des touaregs, ces derniers étant les occupants séculaires de cette zone du Sahara. Les gendarmes maliens arrêtent, battent, tuent les touaregs.

Nombreux sont ceux, qui du Mali et du Niger migrent vers l’Algérie et la Libye. De ces mouvements de population naît le mouvement Teshumara, prônant les valeurs touaregs. Au début des “eighties”, trois musiciens s’associent pour créer le groupe Tinariwen, qui deviendra au fil du temps un des principaux ambassadeurs de la culture touareg, mais surtout l’initiateur d’un courant nommé désormais le blues touareg. La première chanson du groupe narre l’attaque du village du chanteur, les tentes brûlées, les parents arrêtés, puis tués. A destination de la jeune génération, ce titre impose immédiatement Tinariwen comme un vecteur de la rébellion. La rébellion des guitares, diront certains.

« Si on avait écouté nos textes, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Nous sommes un peuple pacifique, mais nous n’acceptons pas qu’on marche sur nos têtes. Depuis cinquante ans, nous demandons des écoles pour nos enfants, des puits pour nos bêtes, le droit de pâturer sur notre territoire. En cinquante ans, nous n’avons rien obtenu. » (1)

Mais une des particularités de Tinariwen est dans son parcours. Le groupe part en Libye, dans un des camps d’entraînement armés du général Kadhafi, pensant y trouver les solutions pour s’opposer à l’oppression malienne. Cependant le groupe écrit toujours et enregistre des cassettes qui circulent ensuite clandestinement, leur musique ayant été déclarée interdite d’écoute au Mali. Pas simplement de diffusion, mais d’écoute. Rapidement il apparaît que le combat armé n’est pas la réponse adaptée pour affronter ceux qui s’opposent à eux. Cette prise de conscience est un catalyseur. Cette période sera le fondement réel du groupe que nous connaissons aujourd’hui. Les kalachnikovs sont mises en bandoulière et les guitares reprises en main. La notoriété grandissante de Tinariwen devient leur arme principale.

« Il ne s’agissait pas seulement de motiver les combattants avec des chansons. On peut dire que Tinariwen est à l’origine du soulèvement » (2)

 C’est en 1990 qu’ils reviennent au Mali, à l’occasion d’une réelle rébellion nationale, en intégrant le mouvement populaire Azawad, qui leur financera l’achat d’instruments de musique (première guitare électrique d’Ibrahim  ag Alhabib, le chanteur), la formation devenant un collectif, avec des musiciens de passage. Trois choristes intègrent la formation, amenant une touche féminine : la Tendé. Traditionnellement chantée sur les places de villages par les femmes autour d’un mortier, qui, recouvert d’une peau tendue en fait un instrument de percussion, le Tendé.

En 1992 un pacte de paix nationale est signé au Mali, et les fusils peuvent être remisés pour de bon. La musique devient  enfin l’unique arme utilisée. Les festivals s’enchaînent en Afrique, puis en Europe, notamment le festival Toucouleur à Angers en 1999, qui lance le groupe en Europe. Et c’est alors la mise sur orbite du groupe. De grands noms  les parrainent, dont Robert Plant de Led Zeppelin, qui suite à une édition du festival du désert devient quasiment un attaché de presse de luxe.

« Moi, voyageur solitaire du désert, rien d’étonnant,                                                                        Je supporte le vent, je supporte la soif, et le soleil. » (3)

Depuis les premiers couplets, les textes de Tinariwen traduisent la vie nomade, l’amour du désert, des éléments, mais surtout des difficultés à maintenir ce fragile équilibre naturel. Le format musical est quasi immuable ; chaque phrase chantée est répétée par les choristes, puis la deuxième, puis la troisième… jusqu’à une forme d’hypnose permanente, sur fond de musique Assouf, rythme berbère maquillé de guitares blues. La culture touareg est l’ingrédient principal de la musique de Tinariwen, mais le chanteur revendique des influences aussi diverses que Rabah Driassa (que tous arabes écoutent, dit-il), James Brown, Elvis Presley, et … Boney M (certainement ce qui s’entend le moins dans leur musique). Le groupe attire progressivement des musiciens d’horizons diverses, tels que Mark Lanegan, Kurt Vile ou Tunde Adebimpe de TV On The Radio. Sur le dernier album en date, Amadjar en 2019, on peut entendre Warren Ellis, Rodolphe Burger et Cass Mc Combs. Le spectre des invités devenant de plus en plus large au fil des albums.

Le Blues touareg compte maintenant de nombreux représentants, qui dans le sillage de Tinariwen perpétuent une tradition musicale face un monde de plus en plus globalisé. Parmi lesquels l’on trouve Toumast, Bombino, les filles de Illighadad, Imarhan, Tamikrest ou Songhoy blues, pour ne citer que les plus connus. Tous n’ont pas le même parcours que Tinariwen, mais tous traduisent dans leur œuvre les difficultés que connaissent encore aujourd’hui les différents peuples nomades de l’Afrique sub-saharienne. 

Un très beau documentaire de Jérémie Reichenbach retrace le parcours du groupe: Teshumara, les guitares de la rebelion ».

(1) déclaration du bassiste du groupe.

(2) déclaration du chanteur du groupe

(3) Le Festival au désert est une manifestation culturelle musicale qui se déroule chaque année au mois de janvier à Essakane, à deux heures de piste de la ville de Tombouctou au Mali, depuis 2001

(3) extrait de la chanson « Amassakoul ‘N’Ténéré »

Pour aller plus loin, un très beau documentaire de Jérémie Reichenbach retrace le parcours du groupe : Teshumara, les guitares de la rébellion Touareg.

Patrick Nauche

Morceau à écouter dans la compile 133% jouir qui accompagne la sortie de ce numéro Printemps 2021 – Trouver la Parade :