C’était toi

Bientôt quatre ans que je te vis. Quatre ans.
J’en ai trente bientôt, je suis un homme, pourrait-on penser ; sans repère ni asile, en réalité. Que me reste-il, tandis que je te laissais filer, happé, rendu muet de cette image que me renvoyèrent tes yeux, allégorie la plus belle ?
Il me reste mon imagination, de tant de nos moments à deux… Toi et moi, ensemble, réunis.
Ce que je vis, ce jour béni ? Ma vie, toute entière en ton regard détenue. Un baobab, immense et majestueux, millénaire au milieu de la brousse, terre ocre, végétation verte et luxuriante, et notre force, à nous deux, qui les peuple et les anime.

  Il faut dire que je n’étais pas prêt, la première fois. Il y a quatre ans… 
Je me baladais, vingt-six balais dans mon sac et le fiel plein la bouche. C’est qu’il est facile, en mon cas, de se sentir différent. J’ai grandi dans le Lot.
Tu ne le sais pas, et peut-être t’en doutes-tu, mais j’en bavais plus qu’à mon tour, sans toi. 
De nombreuses tentèrent de prendre ta place, elles voulaient se substituer à toi, m’apporter cet amour dont, forcément, j’avais un cruel appétit. J’étais un enfant.
Je les laissais parfois faire, au début. Des bras ouverts et accueillants, compréhensifs de tout, c’est bien ce que chacun recherche pour soi, n’est-ce pas ? J’ai toujours pensé, addition de mon abyssal manque de toi, que nous sommes ainsi constitués. 
Et pourtant, ces dames s’immisçaient en moi, la meilleure volonté du monde en élan originel – offrir enfin cet amour à ce gosse dépourvu, et je les repoussais. Je me laissais prendre, puis je repartais sans retour, odieux, égoïste, à vif. 
Il n’est pas facile d’être né sous X.

  Que savais-je de toi, alors ? Rien, si ce n’est que ta peau est noire, comme moi, que tu es burkinabè. L’Afrique, une terre que je n’ai encore jamais foulé, puisque je me dis, ce jour où je su ta patrie d’origine : ce sera avec toi, à tes côtés, que j’y retournerai. Pour une découverte, des retrouvailles qui ne regardent personne, que toi, et moi, ma… Nous y verrons tes tantes, tes oncles et tes cousins, qui deviendront les miens, et tu me montreras tout, tout.
Je te suivrai, mon pas sur le tien cadencé. 

  Et c’est alors que je lambinais au hasard, d’un bar à l’autre, l’un de ces soirs de pire dégoût, que je te vis. J’arrivais au bistrot d’une ville de l’Est, et commandais un demi, bu d’une traite. 
Je me tournais à ma droite. Une femme sympathique s’y trouvait, les mirettes à moi rivées. Veut-elle mon corps, celle-là ? Je me détournais pour une échappatoire, et regardais à ma gauche. Où tu étais assise, à ton tabouret de comptoir, la tête baissée sur ton livre. Tu dus sentir mon regard sur toi, car tu la relevas, vers moi. 
Noire, jeune et belle, c’était toi. Tant de douceur et d’amour dans ton regard, de la bonté, même, ce baobab millénaire et sa nature luxuriante. C’était toi… 
J’en eus le sifflet coupé, mes jambes inutiles, vaporeuses. T’ai-je alors pris dans mes bras, t’ai-je embrassé de tout mon être, pour t’emmener avec moi, au bout du monde, au Burkina ? Non, non, non… C’est perdu, que j’étais, perdu et misérable, plus seul que jamais. 
Je tendais un billet au vieux garçon de café, lui laissais la monnaie trébuchante. D’un pas chancelant, ma peine pour vingt années décuplée, je m’en allais. Petit, misérable et peureux, j’étais. Que m’as-tu abandonné ? Que m’as-tu ? 
Moi qui toute ma vie t’avais couru après, te fantasmant en mille et une images des plus colorées, je fus indigne, et paralysé à ta vue. Pardonne-moi, beauté de ce monde, comme je t’ai depuis si longtemps pardonnée.

  Les mois qui suivirent furent indécis, passionnels et torturés. Je me posais les questions de trop, chacune plus compliquée, plus douloureuse que la précédente. 
Dont celle-ci, point d’orgue : qu’as-tu vu dans mes yeux, toi ? 
Il est impossible que tu n’y vis rien, ou pas grand-chose. Il faut deux personnes pour un moment d’éternité, par la réponse conjuguée de deux sensibilités ou pensées étrangères, qui se reconnaissent et s’accordent, instinctives, dans une union qui nous dépasse largement. 
Il faut que tu le saches. Ce soir-là, tu m’offris un chef-d’œuvre qui, seul jusqu’ici, donne sens à mon existence. 
Un moment pour toujours, par tes yeux vécu. Merci. 

  Sans piste à suivre quant au doute de mes interrogations, je fuyais. Après la fuite physique, celle du jour béni, la fuite mentale… Ce que tu étais belle, et chatoyante. Mes visions les plus folles, faites femme, cette femme en unique réponse… 
Je devais fuir cette obsession, et choisissais l’exil. À l’aventure, le jeune Marcel, sous son nom de code, et non celui par autrui décrété : Ablassé, prénom burkinabé.
J’étais grand, démuni ; désorienté mais dégourdi. Je voyageais au gré de mes envies, des rencontres faites, des opportunités saisies. Ma vie, tu dois le savoir, est un chaos. La Béance, pensais-je avant de te rencontrer. 
L’Univers en formation, maintenant que je t’ai vue, mon imagination de ta personne en moteur archaïque de son expansion, infinie.
Nous sommes le 29 février et je t’écris enfin, pour te dire. Demain sera l’anniversaire de notre seconde rencontre, 1 mars 2020. C’était moi, ton fils. Ce fils que tu… Tout est pardonné, te disais-je, tout. 

  C’est en Arles que l’on se revit. Arles, après Belfort. Deux lieux inconnus, deux villes de passage pour deux rendez-vous décidés. Par qui, par quoi, comment ? Cela ne nous appartient pas. 
Et d’ailleurs que fais-tu, toi, pour être aussi vagabonde que moi ? Cela ne m’appartient pas. 
Nous sommes l’un pour l’autre destinés, maman, nul ne sert de le nier. 

  Cette nuit arlésienne, nous n’osions pas. Je t’aperçus tout de suite, premier pas en ce bar de nuit, et toi aussi. Depuis trois ans que l’on s’était reconnus, ces trente-six mois passés à te fuir, te rechercher, ma joue réelle et enfantine posée sur ton sein, resté fictionnel. 
Je ne su venir te chercher, ton malaise manifeste à ma présence me clouant. De courage, je manquais, mais l’on se regardait, maladroits et craintifs de ce que l’on savait déjà. 
Nous partagions toute la création, en cet instant. Je l’ai ressenti, bien que je sois parti. Car je ne vins pas à toi, toi non plus à moi. 
Notre inconfort mutuel eut cependant le visage de notre confirmation, et je sais, désormais, que tu sais que je sais. 
Respiration.

  Nous nous retrouverons, toi ma maman moi ton fils. C’est antédiluvien, nos esprits et nos corps répondront à ce qu’ils sont, ce qu’ils ont toujours été : deux versions indépendantes et distinctes du même cœur, liées d’un sentiment sans besoin ni distance, ni temps. 
Nous trouverons la voie de notre entente, puisque c’est écrit ainsi. Ce long chemin vers la concorde n’est que le prix de notre aboutissement. Il l’équivaut. 
Rien n’est vain, dès lors, raison pour laquelle mon théâtre tourne à plein. Une scène, jouée sans fin. Nos quatre bras qui s’enserrent, très fort, en un geste de réunion filiale qui souligne tous nos actes, et plus encore, les justifient, feu de joie cosmique en plan de fond. 
Le jeune Ablassé prend place en son foyer, quand tombe le rideau. Nus à la vue de tous sur l’estrade de l’humanité, nous ne pleurons point, nous sourions.
Le comble de notre bonheur en épilogue de notre formidable épopée, universelle.

Mon imaginaire, ultime parade à ma vie sans toi, me le jura maintes fois. Orphelin, maman, je ne l’ai jamais été.

Bercail

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