Is This Land Made for You and Me ?

Aller chanter à la porte du Paradis

Averill : What happened ?
La femme : They came this way and killed him.
Averill : Well, what do you do out here now ?
La femme : Work out land.
Averill : Without a man ?
La femme : He paid a hundred and fifty dollars for it. We own it now.
Averill : I’ll take you back. I’ll settle this… I promise you that.
La femme : We’ll work our land. Thank you.
Averill : Whole damn country’ll be nothing but widows and orphans soon.

La Porte du paradis, Michael Cimino, film de 1980.

Quelle autre terre d’entente que la terre du lait et du miel (land of milk and honey) ?1 Terre de jouissance, terre d’exploration de l’Ouest, des grandes directions du monde, terre de potentialité. Comment se défaire de ce consensus implacable, que les guerres, les symboles déchus et les faillites n’ont pas su briser ? Et proclamer une nation d’entente populaire, de justice et de paix ? Suffit-il de prendre sa guitare, de proclamer que cette « machine kills fascists2» et qu’envers et contre tout «This land is your land, this land is my land…» ? Woody Guthrie l’a peut-être pensé. Au moins l’a-t-il tenté.Jeune «Okie»3, il vient des Grandes Plaines, de la terre agricole telle qu’on la cultive sur des parcelles familiales, précaires, fières du travail et de la sueur. Peut-être pas la vraie terre ni la bonne, mais celle que l’on a. Une terre pasolinienne, en ce qu’elle absorbe de dignité et de mélancolie. Quand le Dust Bowl transforme cette terre en poussière entre 1932 et 1937, des familles entières s’éparpillent entraînées dans un exode misérable vers la Californie poussées par la digue de fer des tracteurs des grands propriétaires. Et Woody Guthrie, alors encore fils d’un petit notable de campagne, va être baptisé par cette Amérique. Comment ? Par la terre elle-même, c’est-à-dire en l’arpentant «from California to the New York Island», pendant les heures sombres de la Grande Dépression, des famines et des révoltes. En effet, à l’âge de vingt-trois ans, passé par le Texas, il quitte sa famille à la situation détruite par le krach pétrolier et se met sur les routes à la rencontre du folk, à la façon d’un Jack Kerouac plus tard à la rencontre du blues4. Ce «folk»5, c’est d’abord le folk, l’Amérique de la main d’œuvre, des ouvriers, des journaliers et des immigrés. Il le suit jusque dans le salad bowl6 de la vallée de Salinas en Californie, où s’agglutinent les «Okies» et les «Arkies» venus des Plaines à la recherche d’un emploi pour quelques dollars dans les champs d’orangers ou dans les vignes. La vie est rude, les camps sont surveillés, la déception est grande. Rien que la misère de la terre fertile qui ne s’offre pas, d’une terre certes miraculeuse, surnommée «saladier de l’Amérique»7, mais volée à soi par l’exploitation. Et gare à celui qui essaiera de résister. Très vite, Woody est l’un d’eux. Il tente de chanter face aux milices des producteurs, de jouer guitare contre fusil. Il quitte la Californie, fiché et poursuivi, pour tenter sa chance ailleurs. Il passe un temps dans la Merchant Marine avant de marcher des déserts aux plaines de l’est américain. C’est une confrontation violente entre la liberté des grands espaces et la faim qui guette les ventres. L’entente se fracture bien trop vite pour la rattraper à pied. Woody chante pour tenir sur les chantiers, dans les champs et les usines. Il chante pour un maintenant de solidarité de classe et pour l’horizon éternel de l’émancipation. Pourtant le peu de ralliement possible quand le labeur se fait long et quand la musique résonne dans les camps se fait autour du God Bless America d’Irving Berlin, hymne nationaliste qui occupe les radios en appelant à la «reconnaissance» pour une Amérique, elle éternelle, et une terre promise déjà acquise. Alors Guthrie doit y mettre fin. Alors surgit un texte, un God Blessed America8 de l’autre Amérique, celle des marges et des périphéries, celle des chiens, des travailleurs et des Noirs.

Ce texte il l’écrit en 1940. Il s’appellera «This Land».

Toujours les paroles avant la mélodie, voilà comment Guthrie opère. Le texte long de six strophes, avec à chaque fois ce même refrain en fin de strophe, «this land was made for you and me». D’abord, les lieux d’entente, des symboles, ici des noms. «Gulf Stream waters», «Redwood Forests», «California», «New York Islands», la terre est vaste et il faut commencer par l’embrasser dans toute sa largeur, comme une unité à réaliser. Puis, le «ribbon of highway»9 et un «endless skyway»10, du haut en bas, un lien qui se tisse dans l’asphalte. Mais aussi une forme de reconnaissance mutuelle des grands travaux du New Deal avec les milliers de femmes et d’hommes qui y ont servi. Face au sentiment collectif, il y aussi la solitude et le rappel de l’émancipation individuelle du vagabond, de l’errant qui «roame»11 et «ramble»12 sur une terre de chercheurs et de voyageurs. Deux couplets pourtant rompent avec une poésie territoriale et à ce qui paraît un simple appel de la chanson au rassemblement, à la concorde et à la réappropriation du pays par ses enfants.

Was a high wall there that tried to stop me
A sign was painted said: Private Property,
But on the back side it didn’t say nothing —
[This land was made for you and me.]

One bright sunny morning in the shadow of the steeple
By the Relief Office I saw my people —
As they stood hungry, I stood there wondering if
[This land was made for you and me.]

Profondément critique, à la portée révolutionnaire, tant face à la dénonciation de la propriété privée fondant la constitution des Etats-Unis d’Amérique que de ses conséquences humaines terribles, Woody Guthrie introduit sa marque avec ironie et toujours une certaine poésie. La propriété privée, ce «mur», apparaît comme un obstacle fondamental à son voyage unificateur. Mais est-elle toute puissante ? Non, au «dos, il n’y avait rien écrit», il suffirait de l’enlever, de la jeter et le périple continuerait. Guthrie, vigoureusement anarchiste, ridiculise l’ordre, l’affaiblit face à la force du pays tout entier. Pourtant, la mélancolie ne manque pas de l’emporter. L’oxymore américain se concentre dans cette formule terrible, «sous l’ombre du clocher d’un matin ensoleillé, les gens se tiennent debout la faim au ventre». Steinbeck aurait ajouté que «dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, attendant les vendanges prochaines»13. Un peuple est humilié par le mythe même de son consensus, et grandit l’espoir de révolte et l’amertume face aux puissants ; Guthrie reprendra d’ailleurs le récit exemplaire de la lutte du héros des Raisins de la Colère du film de John Ford, Tom Joad, pour en faire une ballade d’éducation populaire14. Ici, il concentre tant ce rapport intime et ambigu à la religion, facteur de solidarité mais aussi d’ordre moral et social, que l’opposition fondamentale entre un soleil illusoire (et le soleil réel près duquel on se réfugie quand on a plus rien) et la catastrophe humanitaire. Si bien que la question de l’entente, de la reconnaissance intime et personnelle de chacun dans cette terre universelle est posée : ce n’est plus un refrain, un slogan, mais un dilemme intime, une pensée omniprésente. Tour à tour, c’est comme si chacun des refrains précédents se transformait aussi en question, déjouant le mythe que l’on se pose à soi-même, et celui savamment entretenu par la propagande conservatrice. On chante l’entente, mais aussi la faillite, le soulèvement et sa critique. Pourtant très vite, l’histoire de cette chanson semble être celle d’un oubli, plus ou moins complice. D’abord celui de Woodie Guthrie lui-même. On doit attendre 1944 pour avoir le premier enregistrement de la chanson dans les studios de Moses Asch, futur fondateur du label le plus important de folk, Folkway Records, en 1948. Et aucune trace des deux couplets critiques. Il paraît probable que tant l’effort de guerre que la chasse aux sorcières maccarthyste qui n’épargne pas les critiques marxisants du mythe américain (Steinbeck en paiera d’ailleurs en partie le prix). La même année pourtant, dans une autre session studio (non éditée avant 1997 !)15, on entend les deux strophes oubliées. Pete Seeger, camarade syndicaliste de Woody et chanteur de folk aussi se donne alors pour ligne de conduite de toujours les reprendre, alors même que Guthrie vieillit et chante de moins en moins dans l’Après-Guerre et perd la main sur la chanson qui va se hisser peu à peu au rang d’un véritable hymne alternatif du mouvement ouvrier américain. En effet, aux côtés de Pete Seeger, les artistes contestataires des années cinquante, puis des années soixante se l’approprient tour à tour pour en perpétuer le suc politique. Un enregistrement du très jeune Bob Dylan à New York en 1961 comporte une variante politique dans un couplet en ces termes :

Nobody living can ever stop me,
As I go walking that freedom highway;
Nobody living can ever make me turn back
This land was made for you and me.

L’esprit de liberté s’oppose à tout ce qui peut être sur son passage, tous les conservatismes et toutes les oppressions, mais les mots emportent plus qu’ils ne cherchent à frapper fort. Peter, Paul and Mary, groupe de folk reprenant autant de chansons du répertoire de Dylan et de Seeger que de Guthrie, la popularise fortement jusqu’à la fin des années soixante et défendront son héritage jusqu’au bout.16 Entraînée par le délitement du bloc ouvrier américain face au choc néolibéral de Reagan et à la conversion progressive de la gauche démocrate au libéralisme, la chanson reste le bien gardé des quelques mouvements qui émergent dans les secteurs publics et privés. De plus, la musique américaine contestataire peine à trouver sa place — en dehors de Bruce Springsteen qui assure la suite de son héritage pendant ses tournées et des sorties régulières de Pete Seeger —, alors que le punk anglais émerge dans les années quatre-vingts comme relais de la critique sociale contre l’ordre bourgeois et mystificateur. On trouve d’ailleurs une reprise par le groupe Zounds en 1981 dans leur album The Curse of Zounds sous le titre «This Land», proche du titre original de Guthrie donc, mais en adaptant les paroles aux bas-fonds urbains des banlieues anglaises :

This land is your land and this land is my land
From the dirty water of the river Thames
To the rusting cranes of the tee another tyne
The land that’s choking with wires and plugs
Strangles with fences and stuck with knives
Was this land made for you and me?

Ce qui domine, c’est la question persistante, jamais affirmative «Was this land made for you and me?» à chaque strophe et le choc avec les marges. Ils terminent sur le cri libérateur et internationaliste, et profondément punk, «It’s your world too you can do what you want». Comme une façon de ne pas limiter la terre d’entente et la terre des laissés pour compte à la seule patrie, probablement elle aussi illusoire. 

Au tournant des années deux mille, les mutations politiques et musicales de l’empreinte de Guthrie sur la société américaine entraînent la chanson dans une nouvelle dimension. D’abord, une reprise. Sharon Jones and The Dap Kings, en 2002, reprennent tous les couplets, dont les deux critiques mis en valeur sur des sonorités funk et soul héritées de la renaissance noire des années soixante-dix — sorte d’héritage musical de la révolution littéraire de la Harlem Renaissance des années trente. Ainsi, ils élargissent le champ de l’autre Amérique aux Noirs — bien que composante importante du mouvement des droits civiques des années cinquante mais souvent isolés du mouvement ouvrier traditionnel — occupant de plus en plus les travailleurs d’aujourd’hui. Dans le domaine politique, deux événements sont à mettre en face, deux investitures à dix ans de distance. D’une part, la première cérémonie d’investiture de Barack Obama en 2008, lors de laquelle la soirée s’est accomplie dans la performance joyeuse de Pete Seeger et de Bruce Springsteen en duo, reprenant en position trois et quatre — avancé par rapport à l’original — les couplets critiques, chantés haut et forts et le sourire aux lèvres, comme un hommage profond à l’histoire ouvrière américaine et une tentative de continuité avec le premier président noir des Etats-Unis, semblant ouvrir la porte à l’autre Amérique. Pourtant, quelle ne fut pas la déception politique, lorsque la performance n’a pas été renouvelée pour son deuxième mandat. Dix ans plus tard, l’investiture de Joe Biden, vieux centriste du Parti démocrate victorieux face à Trump, ne se fit pourtant pas sans son interprétation de This Land is Your Land, cette fois par une moins bien symbolique Jennifer Lopez. Mais les deux strophes avaient à nouveau disparu, et cela ne parut surprendre personne. D’autant plus qu’elle était interprétée en medley17 avec un autre hymne, America the Beautiful, vieil hymne des congrégations religieuses américaines, classique et dépolitisé. La suite politique est un peu plus glorieuse pour les classes populaires, même si cela reste à voir et que ce n’est pas là notre sujet. Cependant n’était-ce pas le signe d’une entente noyée dans le consensus, une mésentente en réalité rendue impossible ? Un abandon, de quoi briser un consensus dominant d’une seule Amérique unie et solidaire au-delà des clivages ? La fausse entente des proclamées «unités nationales», ici dans la guerre sanitaire ?

Nous n’avons pas encore évoqué la suite de la construction et de la création de This Land Is Your Land. Car pour chanter manque la mélodie. Guthrie cherchait toujours la mélodie la plus populaire possible pour porter ses mots. Ici, il va chercher la mélodie d’une chanson d’un trio de chanteurs populaires de country des années vingt, The Carter Family, intitulée When The World’s On Fire. «Don’t you want to go to heaven when the world’s on fire ?» demande la chanson et Woodie Guthrie semble y répondre. L’incendie et le paradis y sont en effet deux pôles d’un même terrain. Le feu et l’idéal, ce qui ronge et ce qui élève. Ses tensions, sa contradiction fondamentale, à savoir l’espoir contre l’ordre, l’émancipation contre le mythe. Au cœur il y a la terre sensible, celle qui peut être la nôtre (your land), celle dont on peut fuir (don’t you want to go?). Et Woody Guthrie, avant tout, semble établir une égalité du sensible, un partage du sensible dirait le philosophe Jacques Rancière18. En effet, comment comprendre autrement sa reconnaissance comme part entière de la nation des «golden valleys», des «sparkling sands of the diamond deserts19», des forêts comme des courants ? Il y a un couplet que nous n’avons pas regardé :

When the sun came shining, and I was strolling
And the wheat fields waving and the dust clouds rolling
A voice was chanting, As the fog was lifting,
This land was made for you and me.

Cette déambulation sensible, mélancolique, profondément ancrée dans les scènes de beauté que produit la nature, les champs, le soleil et le brouillard, opère comme un réalisme sensoriel et un retour à hauteur d’homme. C’est une reconnaissance fondamentale d’égalité entre les phénomènes écologiques et humains formant un nouveau corps politique qui se joue au niveau du sol, et dont tous les membres parlent la même langue et pèsent le même poids. Si les apparitions subreptices de la vie matérielle font résonner la voix, c’est que les hommes possèdent la leur. C’est que le folk, la chanson sont une profonde généalogie de réécriture et de réappropriation collective de son histoire par tout un chacun. Et alors le soleil brillera à l’orée des portes du paradis20, malgré les humiliations, les renoncements, les répressions et les défaites. À jamais nôtre.

François Jarlier


{1} Expression tirée du livre de l’Exode de l’Ancien Testament, où au chapitre 3 verset 8, Yahvé s’adresse à Moïse en ces mots au sujet de la Terre Promise : «Je suis descendu pour délivrer mon peuple de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel».

{2} «Cette machine tue les fascistes», phrase tracée à la peinture sur chacune des guitares de Woody Guthrie de 1941 à la fin de sa carrière en 1956.

{3} Surnom des habitants de l’Etat de l’Oklahoma. 

  1. On the Road, 1957.
  1. Expression tirée du livre de l’Exode de l’Ancien Testament, où au chapitre 3 verset 8, Yahvé s’adresse à Moïse en ces mots au sujet de la Terre Promise : «Je suis descendu pour délivrer mon peuple de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel».
  2. «Cette machine tue les fascistes», phrase tracée à la peinture sur chacune des guitares de Woody Guthrie de 1941 à la fin de sa carrière en 1956.
  3. Surnom des habitants de l’Etat de l’Oklahoma. 
  4. On the Road, 1957.
  5. Du vieux saxon folc, signifiant le peuple, la gens
  6. Conception culturelle américaine d’une communauté mixte aux identités maintenues.
  7. Cette fois en raison de sa production horticole (première production des États américains).
  8. Le titre original de la chanson, dont on peut remarquer l’ironie vis-à-vis de la chanson d’Irving Berlin, reprenant le titre au passé, comme une Amérique qui n’est plus la promesse fantasmée mais la réelle endurée… et partagée.
  9. Littéralement « ruban d’autoroute« 
  10. « passerelles sans fin« 
  11. « vagabonde« 
  12. « erre« 
  13. Les Raisins de la Colère, chapitre XXV, John E. Steinbeck, 1938.
  14. «The Ballad of Tom Joad», Dust Bowl Ballads, 1940.
  15. This Land is Your Land: The Asch Recordings, Vol. 1.
  16. Les membres survivants du groupe s’opposent en 2010 à l’utilisation de leur enregistrement de la chanson par les rassemblements anti-mariage gay les jugeant «contraires à leur philosophie et à celle de la chanson».
  17.  Enchaînement et mélange de différentes chansons dans un ensemble sans césure ni pause, favorisant les musiques aux rythmes et accords similaires.
  18. Le Partage du sensible, esthétique et politique, Jacques Rancière, 2000.
  19. «sables brillants des déserts de diamants».
  20. Voir le brillant film oublié de Michael Cimino cité en chapeau, où Averill, un shérif du comté de Johnson, prend le parti des immigrés polonais et des paysans salariés contre le terrorisme et les mercenaires des grands propriétaires, lutte aussi difficile qu’elle éclate de justice.

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