Les guitares de la Rébellion – Amassakoul ‘N’Ténéré

Il est des zones géographiques dont on entend régulièrement parler. Hélas, cette récurrence médiatique est rarement de bonne augure. Depuis que je suis en âge de comprendre les informations TV ou radios (quelques dizaines d’années maintenant), des régions, des pays semblent constamment sous le feu de l’actualité, mais surtout des armes. Les raisons de ces affrontements peuvent être diverses. Il y a tout de même quelques sujets de discorde que l’on pourrait qualifier de classique : la religion bien sûr ; sans doute le premier motif venant à l’esprit, mais souvent un simple prétexte, la guerre de l’eau se cachant derrière celle-ci. Les sous-sols sont bien souvent convoités ; les richesses enfouies font s’affronter les hommes et  parfois les soi-disant conquérants: or, diamants, pétrole, uranium, etc… Parfois, la simple haine de l’Autre suffit à attiser les conflits. Cette haine n’étant en général qu’un simple concours d’ego (pour ne pas viser plus bas). L’intérêt matériel, territorial ou pécuniaire n’est pas obligatoirement à l’origine d’un conflit. Curieux paradoxe, mais il arrive que la fin d’un conflit en engendre un nouveau

« Les kalachnikovs sont mises en bandoulière et les guitares reprises en main. »

Derrière les dunes hypnotisantes du désert malien, se cache un interminable combat territorial. Colonisée par la France pendant près de 80 ans, cette partie du Sahara trouve son indépendance en 1960, après un référendum en 1958. Pour les touaregs, cette date représente le début d’une longue période difficile, après des années de paix, de prospérité et d’aisance.  Dès le début, le nouvel Etat malien réprime la révolte des touaregs, ces derniers étant les occupants séculaires de cette zone du Sahara. Les gendarmes maliens arrêtent, battent, tuent les touaregs.

Nombreux sont ceux, qui du Mali et du Niger migrent vers l’Algérie et la Libye. De ces mouvements de population naît le mouvement Teshumara, prônant les valeurs touaregs. Au début des “eighties”, trois musiciens s’associent pour créer le groupe Tinariwen, qui deviendra au fil du temps un des principaux ambassadeurs de la culture touareg, mais surtout l’initiateur d’un courant nommé désormais le blues touareg. La première chanson du groupe narre l’attaque du village du chanteur, les tentes brûlées, les parents arrêtés, puis tués. A destination de la jeune génération, ce titre impose immédiatement Tinariwen comme un vecteur de la rébellion. La rébellion des guitares, diront certains.

« Si on avait écouté nos textes, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Nous sommes un peuple pacifique, mais nous n’acceptons pas qu’on marche sur nos têtes. Depuis cinquante ans, nous demandons des écoles pour nos enfants, des puits pour nos bêtes, le droit de pâturer sur notre territoire. En cinquante ans, nous n’avons rien obtenu. » (1)

Mais une des particularités de Tinariwen est dans son parcours. Le groupe part en Libye, dans un des camps d’entraînement armés du général Kadhafi, pensant y trouver les solutions pour s’opposer à l’oppression malienne. Cependant le groupe écrit toujours et enregistre des cassettes qui circulent ensuite clandestinement, leur musique ayant été déclarée interdite d’écoute au Mali. Pas simplement de diffusion, mais d’écoute. Rapidement il apparaît que le combat armé n’est pas la réponse adaptée pour affronter ceux qui s’opposent à eux. Cette prise de conscience est un catalyseur. Cette période sera le fondement réel du groupe que nous connaissons aujourd’hui. Les kalachnikovs sont mises en bandoulière et les guitares reprises en main. La notoriété grandissante de Tinariwen devient leur arme principale.

« Il ne s’agissait pas seulement de motiver les combattants avec des chansons. On peut dire que Tinariwen est à l’origine du soulèvement » (2)

 C’est en 1990 qu’ils reviennent au Mali, à l’occasion d’une réelle rébellion nationale, en intégrant le mouvement populaire Azawad, qui leur financera l’achat d’instruments de musique (première guitare électrique d’Ibrahim  ag Alhabib, le chanteur), la formation devenant un collectif, avec des musiciens de passage. Trois choristes intègrent la formation, amenant une touche féminine : la Tendé. Traditionnellement chantée sur les places de villages par les femmes autour d’un mortier, qui, recouvert d’une peau tendue en fait un instrument de percussion, le Tendé.

En 1992 un pacte de paix nationale est signé au Mali, et les fusils peuvent être remisés pour de bon. La musique devient  enfin l’unique arme utilisée. Les festivals s’enchaînent en Afrique, puis en Europe, notamment le festival Toucouleur à Angers en 1999, qui lance le groupe en Europe. Et c’est alors la mise sur orbite du groupe. De grands noms  les parrainent, dont Robert Plant de Led Zeppelin, qui suite à une édition du festival du désert devient quasiment un attaché de presse de luxe.

« Moi, voyageur solitaire du désert, rien d’étonnant,                                                                        Je supporte le vent, je supporte la soif, et le soleil. » (3)

Depuis les premiers couplets, les textes de Tinariwen traduisent la vie nomade, l’amour du désert, des éléments, mais surtout des difficultés à maintenir ce fragile équilibre naturel. Le format musical est quasi immuable ; chaque phrase chantée est répétée par les choristes, puis la deuxième, puis la troisième… jusqu’à une forme d’hypnose permanente, sur fond de musique Assouf, rythme berbère maquillé de guitares blues. La culture touareg est l’ingrédient principal de la musique de Tinariwen, mais le chanteur revendique des influences aussi diverses que Rabah Driassa (que tous arabes écoutent, dit-il), James Brown, Elvis Presley, et … Boney M (certainement ce qui s’entend le moins dans leur musique). Le groupe attire progressivement des musiciens d’horizons diverses, tels que Mark Lanegan, Kurt Vile ou Tunde Adebimpe de TV On The Radio. Sur le dernier album en date, Amadjar en 2019, on peut entendre Warren Ellis, Rodolphe Burger et Cass Mc Combs. Le spectre des invités devenant de plus en plus large au fil des albums.

Le Blues touareg compte maintenant de nombreux représentants, qui dans le sillage de Tinariwen perpétuent une tradition musicale face un monde de plus en plus globalisé. Parmi lesquels l’on trouve Toumast, Bombino, les filles de Illighadad, Imarhan, Tamikrest ou Songhoy blues, pour ne citer que les plus connus. Tous n’ont pas le même parcours que Tinariwen, mais tous traduisent dans leur œuvre les difficultés que connaissent encore aujourd’hui les différents peuples nomades de l’Afrique sub-saharienne. 

Un très beau documentaire de Jérémie Reichenbach retrace le parcours du groupe: Teshumara, les guitares de la rebelion ».

(1) déclaration du bassiste du groupe.

(2) déclaration du chanteur du groupe

(3) Le Festival au désert est une manifestation culturelle musicale qui se déroule chaque année au mois de janvier à Essakane, à deux heures de piste de la ville de Tombouctou au Mali, depuis 2001

(3) extrait de la chanson « Amassakoul ‘N’Ténéré »

Pour aller plus loin, un très beau documentaire de Jérémie Reichenbach retrace le parcours du groupe : Teshumara, les guitares de la rébellion Touareg.

Patrick Nauche

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