Manifeste de la colère

Je ne sais pas comment fonctionne la colère. Tout ce que je sais, c’est que ça marche. Tout en nerf, survolté d’une haine totale, la colère ne se chevauche pas, elle s’incarne. L’envie de mettre des baffes au monde, des grandes volées de doigts dans la gueule de l’univers phénoménologique, de sentir chaque petit détail broyé contre ma rage qui s’imagine toute-puissante, est une sensation qui me transporte.
Mais point s’en faut que la destruction soit trop facile ! Pour y trouver du plaisir, il faut une certaine dose de résistance, ou bien l’on aurait l’impression de se battre contre de l’eau. Et rien de pire pour la colère que sa propre inconséquence. Comme le cartilage d’une articulation que l’on rompt, tordant les os dans des sens opposés, le meilleur dans l’accomplissement de la colère est ce moment de résistance sourde, où, ralentissant dans une lutte faussement égale, les forces se bloquent un court instant, comme à l’apogée d’une inspiration à son climax. Alors, ne reste plus qu’un suspens silencieux où d’un côté comme de l’autre nulle victoire ne semble assurée. Un infime instant critique,  concentrant en lui toutes les possibilité d’à venir. Mais la matière, depuis le début perdante, car choisie pour cela-même, lâche. Comme une avalanche libératrice roulant sur ma victime ballotée, ma colère se déverse enfin, à travers mes mains, dans l’idée même de cette fracture. L’expiration musculaire d’une lumière trop forte, laissant place dans le corps à l’apaisement chaleureux de la satisfaction. Une éjaculation destructrice, cathartique, mais aux conséquences trop facilement malheureuses. Dans la cécité de la jouissance, les regrets suivent le sillage du carnage. Ils ne rattrapent leur retard que lorsqu’il est fini. Les dommages collatéraux apparaissent. Et leur prix est bien souvent suffisamment trop grand, ombrageant et gâchant la paix courte de la satisfaction immédiate. Le recul amène alors tristesse, honte, et même haine de soi. L’entreprise est un échec. L’explosion devait libérer de la colère, elle l’a ramenée, triplée de pire. Et autour de moi, désolation, objets détruits, projets jetés, relations rompues, tous et toutes déjà regrettés, amèrement, douloureusement. Il faut, si l’on ne souhaite plus avoir à faire avec cette douleur, apprendre à diriger la colère. Mais diriger n’est pas maîtriser ! Car la solution à la déflagration n’est pas la muselière. C’est même la pire : enfermée, jetée aux oubliettes de l’esprit, la colère ne diminuera pas, elle moisira, fermentant, tournant au vinaigre, dissolvant les murs de sa prison, elle se répandra sournoisement dans le corps, avançant cachée par son vain refoulement, justifiant ses attaques et fulgurations soudaines sous le masque de la raison et du bon droit. Transformant le sang en acide, elle provoquera chez son hôte une mort lente et aigre. Mais on ne peut se débarrasser totalement de la possible colère. Elle est un héritage, elle s’impose sans choix. Il convient alors, comme dans toute stratégie de combat, de connaître son adversaire. L’écouter. L’accepter dans son entièreté, sans s’y jeter aveuglément. La respirer, tendrement, et l’aimer. Toujours, même au plus fort du brasier, maintenir ce recul, cette distance qui permet de voir au delà des flammes passagères et de viser. De donner une direction au feu, une ligne droite où il courra autant qu’il le souhaite, ne détruisant sur son passage que ce qui mérite qu’on le détruise ou dont la perte n’a que peu d’incidence. La colère devient l’armement du corps, passant du désastre à l’allié précieux, faisant de soi une machine de guerre souriante, à la puissance et la précision sauvage de celui qui sait ce qu’il veut et qui déploiera tout pour l’obtenir. La colère, transportant toutes les forces disponibles et les concentrant intensément à un seul endroit, permet des évolutions brusques que rien d’autre ne permet.

Loïs Ladent

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