Sous le masque

Le masque était en train de se fissurer, la parade commençait doucement à perdre de son envergure. Il ne l’avait pas vu venir, au contraire, quelques jours plus tôt il ne l’aurait même jamais cru possible. Pourtant, c’était bien en train d’arriver, le moment où sous le déguisement il se dévoilerait, se mettrait à nu.

Il avait très tôt senti ce que les adultes attendaient de lui, qu’il soit un petit garçon sage, intelligent, un enfant calme, mature, il lui fallait aussi et avant tout être un bon garçon, attiré par le sexe opposé, montrer aux grands qu’il avait dans son coeur une petite amoureuse, une camarade de classe, une cousine éloignée pour qui il aurait toutes ses tendres pensées.

Le garçon comme il fallait en somme, celui qui ne poserait pas de soucis à ses parents, ne ferait aucun tort à sa famille, protégerait ses sœurs et l’honneur dû à son nom. Il s’était ainsi appliqué à être à la hauteur de ces espérances, mettant de côté sa vie de petit garçon, de simple enfant qui aurait voulu aller librement jouer avec les autres, à la place de cela il s’obligeait à maîtriser ses émotions, ses sentiments face à l’image de l’homme qu’il devait devenir pour faire la fierté de ses parents. Petit à petit il se forgea un masque de parfait jeune homme, sur son visage ne passaient que les expressions qu’attendaient les autres, enfouissant au plus profond de lui sa véritable personnalité, qui il était vraiment.

Il en avait tellement pris l’habitude dès sa jeunesse qu’il ne s’en rendait presque plus compte, c’était seulement dans les moments où il se retrouvait complètement seul, certain de ne plus avoir à jouer la comédie, qu’alors il pouvait être tout à fait lui-même.

En même temps que cette certitude d’avoir à être celui qu’on attendait qu’il soit, lui vint celle qu’il ne le serait jamais réellement, il aimait certes la compagnie de la gente féminine, mais les femmes qui l’entouraient n’étaient que des amies, des confidentes, non pas des amoureuses, loin de là.

Il aurait voulu être comme elles, avoir de longs cheveux soyeux, une peau douce et veloutée, de petits bras minces, une taille fine et une nuque à la courbe émouvante. Il aurait aimé avoir tout cela, il aurait voulu que les autres hommes le regardent comme ils regardaient ses amies, lui jettent les mêmes coups d’œil à la fois surpris et enveloppants.

À la place de cela, il était enfermé dans son corps de garçon, trop grand, trop lourd, un corps dont il ne voulait pas, auquel il ne comprenait rien. De ses mains robustes en passant par son torse, d’abord imberbe pendant l’enfance mais qui avait fini par se couvrir d’une toison fournie qu’il tentait en vain de cacher, il ne se reconnaissait pas. Ce n’était pas lui, pas son être véritable, seulement un corps qui n’allait pas avec son âme.

Au fond de lui, il sentait qu’il était tout autre. Et cela allait de paire avec ses sentiments, il n’était pas attiré par les femmes, elles ne l’intéressaient pas comme cela lui était demandé, comme il sentait que ses parents, que sa famille et que la société entière l’auraient voulu. Il avait sentit tout cela très jeune et avait donc veillé à ne jamais lever de soupçons sur ses véritables désirs, il sentait bien qu’il était différent des autres garçons de l’école, mais se calquant sur leur attitude, imitait leur démarche de petits conquérants, le torse bombé, le regard vaillant.

Mais dans son cœur il était tout autre, tout en observant ses amis pour faire comme eux, il se rapprochait d’eux et en profitait pour sentir leur odeur un peu musquée, admirer leur mâchoire déjà virile, tenir leurs épaules dans un geste fraternel et pouvait ainsi sentir leur corps collé au sien, cela éveillait simultanément du désir et de la honte chez lui.
Il savait que ses amis n’avaient pas de telles pensées, il voyait bien à leur regard franc qu’ils ne se posaient pas de question et agissaient en bons garçons, ils se bousculaient, s’attrapaient et cela ne leur faisait aucun effet. Et lui s’émerveillait de leur force quand il se faisait pousser par l’un d’eux, parfois il lui fallait même partir car il ne parvenait plus à contenir sa trop grande émotion.

Il passait ainsi pour un garçon mystérieux, un peu solitaire mais bon camarade. Il lui avait parfois fallu mentir aux autres pour leur faire croire à l’existence d’une petite amie, d’une amourette cachée, son père lui lançait alors un regard plein de fierté et sa mère esquissait un sourire de connaisseuse. 

Cela dura des années, pendant un temps si long que sa personnalité s’était en quelque sorte dédoublée pour ne laisser voir au monde extérieur qu’une facette bien calculée de son caractère, qu’une minuscule parcelle de ce qu’il était en réalité. Il n’était jamais lui-même, seulement le miroir de ce que tout le monde se complaisait à regarder, personne n’aurait même pensé à creuser plus loin pour savoir qui il était vraiment.

Il n’avait évidement pas pu avoir de vraie petite amie, cela aurait été trop dur pour lui de jouer la comédie au point de faire souffrir une jeune femme… qu’une personne puisse lui faire confiance et l’aime alors qu’il n’était que fausseté, parade, cela il n’aurait pu le supporter. Alors il faisait croire à ses proches à l’existence d’un amour secret et caché, « une femme plus âgée, mariée » laissait-il parfois échapper afin de faire germer dans l’esprit des autres la graine du mystère et de l’envie. Il savait pourtant qu’il ne pourrait pas tenir longtemps avec ces stratagèmes, ses excuses étaient bien trop fragiles pour le soutenir plus de quelques années avant que les gens commencent à se poser des questions.

Alors il décida de partir loin, de s’éloigner de tous, de se construire une nouvelle vie dans un lieu où il arriverait en inconnu, un endroit neuf pour lui et son avenir. Il décida ainsi de partir après plusieurs semaines de préparation, il avait prévenu tout le monde de son départ, ses amis, ses collègues, sa famille, tous le voyaient comme il souhaitait qu’ils le voient, il avait cette aura de mystère qui l’entourait comme toujours, cette distance qu’il avait avec tous et qui le rendait désirable.

Et pourtant derrière ce masque d’assurance et de virilité ses larmes coulaient, son esprit s’agitait, ses membres tremblaient et il devait se concentrer pour ne pas claquer des dents… Il lui fallait quitter sa vie de toujours, certes fausse mais c’était tout ce qu’il avait toujours connu. 

Amour et haine se mélangeaient en lui et faisaient sentir leurs venins dans ses veines, il quittait cette famille aimante mais ignorante, et c’était par leur faute, à tous ceux qui étaient là, qu’il devait s’arracher à tout ce qu’il avait construit.

Dans la foule d’invités il y avait là plusieurs jeunes hommes qu’il avait aimé et désiré, certains comme des demi-dieux, mais personne ne s’était jamais douté de ce qu’il avait pu penser, personne n’aurait imaginé… pour eux il n’était qu’un bon ami et il ne serait jamais rien de plus.

Avec lucidité il voyait maintenant sa vie d’avant, son passé s’étalait devant lui ; et commençait à se dessiner avec clarté dans son esprit, son avenir. Il se revoyait petit garçon, caché déjà derrière le masque des convenances, commençant trop jeune à percevoir ce qu’il avait à faire pour être ce qu’on attendait de lui. Heureux de faire plaisir, et malheureux en  même temps de n’être pas vraiment lui-même. Vivait-il pour lui ou pour les autres ? Au bout du compte vivre pour plaire à tous sauf à lui-même était-ce vraiment une vie ? Était-ce vivre sa propre existence ?

Ces questionnements il les avait déjà eu tant de fois en tête, et à chaque fois il les avait mis de côté, reléguant son mal-être à plus tard… Il était temps de changer, d’être enfin celui qu’il était depuis le début.

Jusqu’au bout, il garda la tête haute, et déjà dans son esprit, il était loin. 
Personne ne remarqua ses yeux mouillés, ou bien on mit cela sur le compte de sa tristesse de partir et de quitter sa famille.

Un dernier salut de la main quand il fut à bord du train, et il quitta pour toujours cette vie. Il ne savait pas vers quoi il se dirigeait exactement, mais ce dont il était certain c’était que plus jamais il ne se cacherait derrière l’image que les autres se faisaient de lui, il ne voulait plus d’une fausse vie, il allait enfin être celui qu’il était vraiment et non plus cette triste parade.

Angèle Fougeirol

C’était toi

Bientôt quatre ans que je te vis. Quatre ans.
J’en ai trente bientôt, je suis un homme, pourrait-on penser ; sans repère ni asile, en réalité. Que me reste-il, tandis que je te laissais filer, happé, rendu muet de cette image que me renvoyèrent tes yeux, allégorie la plus belle ?
Il me reste mon imagination, de tant de nos moments à deux… Toi et moi, ensemble, réunis.
Ce que je vis, ce jour béni ? Ma vie, toute entière en ton regard détenue. Un baobab, immense et majestueux, millénaire au milieu de la brousse, terre ocre, végétation verte et luxuriante, et notre force, à nous deux, qui les peuple et les anime.

  Il faut dire que je n’étais pas prêt, la première fois. Il y a quatre ans… 
Je me baladais, vingt-six balais dans mon sac et le fiel plein la bouche. C’est qu’il est facile, en mon cas, de se sentir différent. J’ai grandi dans le Lot.
Tu ne le sais pas, et peut-être t’en doutes-tu, mais j’en bavais plus qu’à mon tour, sans toi. 
De nombreuses tentèrent de prendre ta place, elles voulaient se substituer à toi, m’apporter cet amour dont, forcément, j’avais un cruel appétit. J’étais un enfant.
Je les laissais parfois faire, au début. Des bras ouverts et accueillants, compréhensifs de tout, c’est bien ce que chacun recherche pour soi, n’est-ce pas ? J’ai toujours pensé, addition de mon abyssal manque de toi, que nous sommes ainsi constitués. 
Et pourtant, ces dames s’immisçaient en moi, la meilleure volonté du monde en élan originel – offrir enfin cet amour à ce gosse dépourvu, et je les repoussais. Je me laissais prendre, puis je repartais sans retour, odieux, égoïste, à vif. 
Il n’est pas facile d’être né sous X.

  Que savais-je de toi, alors ? Rien, si ce n’est que ta peau est noire, comme moi, que tu es burkinabè. L’Afrique, une terre que je n’ai encore jamais foulé, puisque je me dis, ce jour où je su ta patrie d’origine : ce sera avec toi, à tes côtés, que j’y retournerai. Pour une découverte, des retrouvailles qui ne regardent personne, que toi, et moi, ma… Nous y verrons tes tantes, tes oncles et tes cousins, qui deviendront les miens, et tu me montreras tout, tout.
Je te suivrai, mon pas sur le tien cadencé. 

  Et c’est alors que je lambinais au hasard, d’un bar à l’autre, l’un de ces soirs de pire dégoût, que je te vis. J’arrivais au bistrot d’une ville de l’Est, et commandais un demi, bu d’une traite. 
Je me tournais à ma droite. Une femme sympathique s’y trouvait, les mirettes à moi rivées. Veut-elle mon corps, celle-là ? Je me détournais pour une échappatoire, et regardais à ma gauche. Où tu étais assise, à ton tabouret de comptoir, la tête baissée sur ton livre. Tu dus sentir mon regard sur toi, car tu la relevas, vers moi. 
Noire, jeune et belle, c’était toi. Tant de douceur et d’amour dans ton regard, de la bonté, même, ce baobab millénaire et sa nature luxuriante. C’était toi… 
J’en eus le sifflet coupé, mes jambes inutiles, vaporeuses. T’ai-je alors pris dans mes bras, t’ai-je embrassé de tout mon être, pour t’emmener avec moi, au bout du monde, au Burkina ? Non, non, non… C’est perdu, que j’étais, perdu et misérable, plus seul que jamais. 
Je tendais un billet au vieux garçon de café, lui laissais la monnaie trébuchante. D’un pas chancelant, ma peine pour vingt années décuplée, je m’en allais. Petit, misérable et peureux, j’étais. Que m’as-tu abandonné ? Que m’as-tu ? 
Moi qui toute ma vie t’avais couru après, te fantasmant en mille et une images des plus colorées, je fus indigne, et paralysé à ta vue. Pardonne-moi, beauté de ce monde, comme je t’ai depuis si longtemps pardonnée.

  Les mois qui suivirent furent indécis, passionnels et torturés. Je me posais les questions de trop, chacune plus compliquée, plus douloureuse que la précédente. 
Dont celle-ci, point d’orgue : qu’as-tu vu dans mes yeux, toi ? 
Il est impossible que tu n’y vis rien, ou pas grand-chose. Il faut deux personnes pour un moment d’éternité, par la réponse conjuguée de deux sensibilités ou pensées étrangères, qui se reconnaissent et s’accordent, instinctives, dans une union qui nous dépasse largement. 
Il faut que tu le saches. Ce soir-là, tu m’offris un chef-d’œuvre qui, seul jusqu’ici, donne sens à mon existence. 
Un moment pour toujours, par tes yeux vécu. Merci. 

  Sans piste à suivre quant au doute de mes interrogations, je fuyais. Après la fuite physique, celle du jour béni, la fuite mentale… Ce que tu étais belle, et chatoyante. Mes visions les plus folles, faites femme, cette femme en unique réponse… 
Je devais fuir cette obsession, et choisissais l’exil. À l’aventure, le jeune Marcel, sous son nom de code, et non celui par autrui décrété : Ablassé, prénom burkinabé.
J’étais grand, démuni ; désorienté mais dégourdi. Je voyageais au gré de mes envies, des rencontres faites, des opportunités saisies. Ma vie, tu dois le savoir, est un chaos. La Béance, pensais-je avant de te rencontrer. 
L’Univers en formation, maintenant que je t’ai vue, mon imagination de ta personne en moteur archaïque de son expansion, infinie.
Nous sommes le 29 février et je t’écris enfin, pour te dire. Demain sera l’anniversaire de notre seconde rencontre, 1 mars 2020. C’était moi, ton fils. Ce fils que tu… Tout est pardonné, te disais-je, tout. 

  C’est en Arles que l’on se revit. Arles, après Belfort. Deux lieux inconnus, deux villes de passage pour deux rendez-vous décidés. Par qui, par quoi, comment ? Cela ne nous appartient pas. 
Et d’ailleurs que fais-tu, toi, pour être aussi vagabonde que moi ? Cela ne m’appartient pas. 
Nous sommes l’un pour l’autre destinés, maman, nul ne sert de le nier. 

  Cette nuit arlésienne, nous n’osions pas. Je t’aperçus tout de suite, premier pas en ce bar de nuit, et toi aussi. Depuis trois ans que l’on s’était reconnus, ces trente-six mois passés à te fuir, te rechercher, ma joue réelle et enfantine posée sur ton sein, resté fictionnel. 
Je ne su venir te chercher, ton malaise manifeste à ma présence me clouant. De courage, je manquais, mais l’on se regardait, maladroits et craintifs de ce que l’on savait déjà. 
Nous partagions toute la création, en cet instant. Je l’ai ressenti, bien que je sois parti. Car je ne vins pas à toi, toi non plus à moi. 
Notre inconfort mutuel eut cependant le visage de notre confirmation, et je sais, désormais, que tu sais que je sais. 
Respiration.

  Nous nous retrouverons, toi ma maman moi ton fils. C’est antédiluvien, nos esprits et nos corps répondront à ce qu’ils sont, ce qu’ils ont toujours été : deux versions indépendantes et distinctes du même cœur, liées d’un sentiment sans besoin ni distance, ni temps. 
Nous trouverons la voie de notre entente, puisque c’est écrit ainsi. Ce long chemin vers la concorde n’est que le prix de notre aboutissement. Il l’équivaut. 
Rien n’est vain, dès lors, raison pour laquelle mon théâtre tourne à plein. Une scène, jouée sans fin. Nos quatre bras qui s’enserrent, très fort, en un geste de réunion filiale qui souligne tous nos actes, et plus encore, les justifient, feu de joie cosmique en plan de fond. 
Le jeune Ablassé prend place en son foyer, quand tombe le rideau. Nus à la vue de tous sur l’estrade de l’humanité, nous ne pleurons point, nous sourions.
Le comble de notre bonheur en épilogue de notre formidable épopée, universelle.

Mon imaginaire, ultime parade à ma vie sans toi, me le jura maintes fois. Orphelin, maman, je ne l’ai jamais été.

Bercail

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