« Un seul héros, le peuple » : un projet de Mathieu Rigouste.

Décembre 1960. En Algérie, De Gaulle vient parader du 9 au 12 décembre pour promouvoir son projet néocolonial de « troisième voie », nommé « Algérie algérienne ». Inspiré des modèles imposés dans les anciennes colonies françaises, cette solution a pour but de placer au pouvoir une classe dirigeante soumise économiquement à l’État français. Après avoir largement démantelé le Front de libération nationale (FLN) dans les villes et les maquis de l’Armée de libération nationale (ALN), la France ne s’attend pas à connaître un soulèvement généralisé dans de nombreux centres-villes. Durant trois semaines, les classes populaires algériennes, beaucoup de femmes, d’enfants et d’anciens, débordent l’ordre colonial en s’opposant à la fois à la police et à l’armée. Ce soulèvement populaire de plusieurs semaines dans tout le pays empêchera le Général de Gaulle de se rendre à Alger et à Oran.

Cette défaite française constitue un tournant décisif vers l’indépendance algérienne de 1962.

La contre-insurrection, ou guerre contre-révolutionnaire, théorisée par l’armée française pour faire face aux différents mouvements indépendantistes voit ici ses limites face à la détermination du peuple algérien. Cette forme de « guerre dans la population » avait notamment été utilisée en Indochine puis trois ans auparavant durant la bataille d’Alger (janvier-octobre 1957) où le général Massu « pacifiait Alger » par la violence. En décembre 1960, le peuple algérien prend sa revanche malgré une répression encore particulièrement meurtrière avec un bilan officiel de plusieurs centaines de morts, blessés et disparus. Six ans après la bataille de Diên Biên Phu perdu en Indochine, l’empire colonial français subit un nouvel affront. Charles de Gaulle est contraint de négocier avec le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) de Ferhat Abbas et Krim Belkacem. Le 19 décembre, l’Assemblée générale des Nations unies vote la résolution 1573 (XV) reconnaissant au peuple algérien son droit « à la libre détermination et à l’indépendance ». Cette défaite française constitue un tournant décisif vers l’indépendance algérienne de 1962.

Cet épisode méconnu de la révolution algérienne a poussé Mathieu Rigouste, militant et chercheur en sciences sociales, à effectuer une longue recherche socio-historique de sept ans. Cette victoire populaire oubliée est désormais racontée à travers le projet intitulé « Un seul héros, le peuple ». Celui-ci est constitué d’un site internet, d’un livre paru aux éditions Premiers Matins de Novembre et d’un documentaire à prix libre. Le site des Inrockuptibles l’a notamment classé parmi « les dix documentaires qui ont fait 2020 » au côté notamment d’«Un pays qui se tient sage » de David Dufresne. Mathieu Rigouste cherche ici à relater un moment historique où le modèle de la contre-insurrection française est mis en échec. Il est raconté par des algériens et algériennes, historiens ou témoins de cette période. Selon Mathieu Rigouste, cette séquence a fortement influencé le schéma répressif mis en œuvre le 17 octobre 1961 à Paris par le préfet de police Maurice Papon. Ce soir-là en plein Paris, des milliers d’Algériens de tous âges, venus des bidonvilles et des quartiers populaires pour manifester contre le colonialisme et le racisme seront raflés, tabassés, internés, tués et jetés dans la Seine. Décembre 1960 est aussi la scène historique qui inspire la pensée de Frantz Fanon lorsqu’il commence à concevoir Les damnés de la terre, le mois suivant. Enfin, elle discute avec le « printemps arabe » et s’adresse à la diversité des soulèvements du monde contemporain.

Le travail de Mathieu Rigouste le distingue de la « sociologie universitaire », il « essaie d’utiliser les sciences sociales pour fabriquer des outils qui permettent aux luttes sociales de construire elles-mêmes leurs armes ». Il s’intéresse aux appareils répressifs, de surveillances, de contrôles de l’État français utilisés depuis des années dans les quartiers populaires puis diffusés dans les centres villes, par exemple lors des Gilets Jaunes. Il est également l’auteur d’un ouvrage paru aux éditions la Fabrique en 2012, La domination policière, où selon lui la violence policière n’a rien d’accidentelle. Cette violence, légitimée par l’État, cherche à maintenir l’ordre chez les « damnés de l’intérieur », populations les plus pauvres, souvent non-blanches, originaires des quartiers populaires. Elle bénéficie d’un marché mondial de l’armement où les industries privées ne cessent de développer des armes dites « non-létales » (flashball, taser etc.) et les fournir aux États pour réprimer les contestations sociales.

Le projet « Un seul héros, le peuple » conclue un cycle plus large d’une quinzaine d’années de recherches sur la contre-insurrection et les sociétés sécuritaires. Il intervient également dans un contexte où Emmanuel Macron a chargé l’historien Benjamin Stora de remettre un rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie. À la réception de ce rapport le 20 janvier dernier, l’Élysée a réagi qu’elle ne présenterait « ni repentance ni excuse » quand bien même notre Vème République, instaurée à la suite de la guerre d’Algérie, ait du sang sur les mains. Il est loin le temps où le candidat Macron qualifiait en février 2017 la colonisation de « vraie barbarie » et même de « crime contre l’humanité ».

Vincent Hercy

Lien du site : https://unseulheroslepeuple.org/

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