Vivre dans la forêt pour la préserver

Dans la forêt de Chasteaux, les peupliers sont fiers. Ils n’ont pas été avares en bourgeons. François Fleury en a récolté plusieurs poignées pour les faire macérer dans une bouteille en verre. De prime abord, nul ne se risquerait à plonger ses lèvres dans cette concoction jaunâtre. Et pourtant, elle est un remède d’enfer pour garder une bonne santé ! Sitôt une gorgée avalée goulûment, voilà François qui bondit de sa chaise en bois, sculptée par ses mains calleuses. « Il y a toujours quelque chose à faire, par ici », s’émerveille-t-il en observant la nature qui s’offre à lui.

« J’ai été patient, j’ai attendu une dizaine d’années avant que des gens me rejoignent, confie François, mais ce temps pour moi m’a fait réaliser qui j’étais vraiment, quels étaient mes vrais besoins »

Depuis quinze ans, celui qui se surnomme le lutin des bois veille sur ces lieux, nichés au cœur de la Corrèze. Sur le terrain qu’il possède, François Fleury sème des graines, s’occupe de ses choux, flatte ses navets et chérit ses salades. Il a presque atteint l’autosuffisance complète. « Je plante aussi des cabanes », ajoute-t-il avec malice. L’une se dévoile au détour d’une bambouseraie, une autre au sommet d’un monticule. Leur toit est tel un chapeau de verdure, entièrement enseveli sous un camaïeu de verts : du lierre, des feuilles et des plantes sauvages aux noms inconnus. Et saugrenus lorsque découverts. 

Ces cabanes, désignées comme des paillourtes en référence aux yourtes, ces habitats traditionnels mongols dont elles tirent leur forme ronde, se fondent parfaitement dans leur environnement. Logique, puisqu’elles sont entièrement composées de terre crue du terrain, de paille (fournie par les agriculteurs du coin) et de bois (de peupliers, souvent déracinés par une tempête soudaine). Seules les fenêtres ne sont pas d’origine naturelle… Mais le verre reste de récupération. Ici, rien ne se gaspille, tout se réinvente. 

Chaque paillourte a un nom qui lui est propre. Le but : éviter les sempiternels la maison de, le logement de et autres chez moi… Ici, le concept de propriété n’a plus lieu d’être. L’aspect foncier est fui comme la peste. Si François part un jour, la Lutinerie, la cabane qu’il habite actuellement, pourra accueillir d’autres personnes. « J’ai été patient, j’ai attendu une dizaine d’années avant que des gens me rejoignent, confie François, mais ce temps pour moi m’a fait réaliser qui j’étais vraiment, quels étaient mes vrais besoins ». Jamais il ne s’est senti seul. Autour de lui, les charmes, les érables et les frênes lui susurrent à l’oreille. « Chaque tige m’est familière, chaque nouvelle pousse m’est amicale », explique-t-il. 

C’est ce bois qui a accueilli, il y a près de deux ans, quatre nouveaux arrivants, quatre nouveaux gardiens. Jonathan, Caroline et leurs deux petites filles, Manny et Lia, se sont installés en haut d’une butte dominant la vallée verdoyante. C’est là qu’ils ont construit de leurs mains, avec patience et amour, la Bergerie, une cabane touffue et chaleureuse. Après avoir grandi dans la capitale et « excellé chacun dans leur domaine professionnel », comme l’explique à demi-mots Caroline, le couple a décidé de s’extraire du tumulte urbain. « Notre mode de vie ne correspondait plus à nos valeurs profondes, avoue Jonathan, on était face à une nature, à un monde, où les ressources étaient en train de s’épuiser. On en avait assez d’expérimenter cette urgence climatique et ces enjeux sociétaux à travers des écrans, des statistiques. Le fait de vivre au cœur des écosystèmes, de sentir les cycles, la vie au plus profond de nos êtres, ça fait qu’aujourd’hui, on se sent beaucoup plus imprégnés ». 

Dehors, le gel s’accroche vaille que vaille aux frêles brins d’herbe. Mais à l’intérieur de la Bergerie, l’air chaud enveloppe la peau. Le poêle, au centre de la (seule et unique) pièce, réchauffe tout l’espace. Les chaussures sont laissées à l’entrée et les orteils s’épanouissent sur une multitude de tapis entassés, élimés mais moelleux. C’est une véritable bulle en terre. Un puits de lumière, au centre, laisse s’échapper l’air du poêle et en échange, accueille la lumière du ciel, qui se répand à l’intérieur et farfouille dans chaque recoin. 

Pour conserver leurs aliments, Jonathan et Caroline utilisent un frigo du désert, un système écologique de refroidissement sans électricité, ainsi que des coffres hermétiques. Pour faire cuire des plats, ils possèdent une gazinière… « Et on espère fabriquer bientôt notre propre méthaniseur, pour ne plus dépendre du gaz », indique Caroline, l’œil pétillant. Pour se doucher, le couple part se laver, quelle que soit la saison, dans une belle rivière en contrebas de la prairie. Il épargne néanmoins cette épreuve glacée à leurs deux petites filles, qu’il lave à l’intérieur de la cabane : un système de bac d’eau à remplir, combiné à une poire de douche qui s’active par gravité, leur permet de les doucher avec de l’eau chaude. Ils ont aussi des toilettes sèches.

Du reste, la vie se contemple plus facilement. « On éprouve une joie infinie à vivre dans notre belle cabane, à voir nos filles qui s’épanouissent dans cet environnement, on apprend, on observe par les odeurs, les couleurs, raconte Jonathan, je me sens revenir à l’école ». C’est une école qui s’expérimente en collectivité, et nécessite du temps, du soin et de l’attention. « On a une pensée qui n’est pas dogmatique, qui n’est pas figée », explique Jonathan. Entre Caroline, Jonathan et François, la complicité est sans équivoque.

Chaque semaine, tous les habitants du lieu — ils sont une petite dizaine au total, répartis dans une poignée de cabanes — se retrouvent. Durant cette réunion hebdomadaire, ils échangent des idées, inventent de nouvelles choses, élaborent des projets, et festoient ! « Ainsi réunis, on imagine d’autres modes de vie, d’autres styles à inventer pour se rencontrer, pour se réjouir, pour créer. Et là, comme tout est à créer, qu’il y a de l’espace et du temps, notre imagination est excitée par les meilleures choses qui soient, se réjouit François, c’est un tout un petit monde à recréer, à imaginer ». 

Il semble tout droit sorti d’un rêve, ce monde. Il est pourtant bien réel.

Joanne Girardo

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